mardi 20 novembre 2007

Leclerc en noir et blanc

Leclerc
Jean-Christophe Notin
Perrin, 620 p., ill., cartes, notes, sources, biblio., index, 25 e, ISBN 2-262-02173-2.

Leclerc est l’un des grands chefs français de la Seconde Guerre mondiale. Il n’est jamais facile d’écrire la biographie d’un tel personnage car les grands capitaines sont des êtres pleins d’aspérités, de cassures, de ruptures et d’épisodes sombres où la nature humaine se révèle dans toute sa force et, aussi, dans toute sa noirceur. Avec Leclerc, la difficulté de l’exercice est accrue par la dimension d’icône politique qu’il a acquise à partir de 1944. Notre homme était devenu pour la presse et la radio de Londres la figure exemplaire d’une France invaincue, le général guerrier agissant dans l’ombre de De Gaulle, le général politique. L’auteur, à qui l’on doit un bon travail sur l’Armée française en Allemagne en 1945 (également publié par Perrin), n’a pas eu peur de s’attaquer au mythe pour retrouver le soldat et l’homme. Le résultat est bien éloigné de l’image d’Epinal que les Français connaissent, mais elle colle bien davantage à la réalité approchée par les historiens. On suit ce hobereau richissime dans ses tribulations militaires, des heures critiques de 1940 au coup de dés chanceux de Koufra, aux retrouvailles sans aménité avec l’Armée française en Afrique du nord. L’auteur montre à quel point il dut transiger avec ses anciens camarades et mettre de l’eau dans son verjus, tempérer sa haine viscérale pour tous ceux n’ayant pas suivi De Gaulle, afin de se refaire une place et obtenir le matériel américain si nécessaire pour équiper sa 2e division blindée. Parfois, comme le rappelle l’auteur, l’aversion est trop forte et les propos qu’il tient sont cruels et blessants. Ainsi, quand il accueille, bien malgré lui, un régiment blindé de fusiliers marins il leur dit : « Je ne voulais pas de vous. Je vous ai acceptés parce que le général De Gaulle vous a imposés à moi. »

Un homme compliqué dont la légende dorée ne retient qu'un visage.

Le débarquement, la bataille de Normandie, la libération de Paris… l’auteur emmène le lecteur au pas de charge car ce qui lui importe est de brosser le portrait du chef plutôt que de tenir la comptabilité des combats. Pourtant, les chiffres sont impressionnants. En septembre 1944, une formation de la division établit une tête de pont en déplorant cinq tués et vingt blessés. En revanche, les Allemands perdent cinq chars et… deux cents hommes. L’auteur ne nous dit pas si ce chiffre comprend des prisonniers. De même, lors de l’attaque de Dompaire, les Allemands ont eu trois à quatre cents tués pour seulement 44 tués français de la 2e DB. Cette disproportion entre les pertes des attaquants et des défenseurs est peu crédible et peut susciter de légitimes interrogations. Des événements semblables auraient eu lieu au Bourget et, surtout, à Andelot. Il est dommage que l’auteur n’ait pas enquêté sur ces tragédies qui pourraient ternir la réputation de cette belle unité.
Homme rude, Leclerc va de l’avant sans trop se soucier de la casse. A Strasbourg, il n’hésite pas à proclamer qu’il va fusiller des otages civils pour chaque soldat français tué ! Heureusement, il est rappelé à l’ordre par le commandement américain qui l’enjoint de respecter le droit international. Mis sous les ordres du général de Lattre, il trépigne de colère et il propose à De Gaulle de se charger du maintien de l’ordre en France pour échapper à cette subordination ! Il est envoyé en France et participe à la résorption des poches de l’Atlantique avant de repartir bride abattue en Allemagne pour se joindre à la ruée finale.
Démentant la discrétion à laquelle il nous a habitués, l’auteur étudie avec honnêteté un des drames qui font tache sur la réputation de la 2e DB et de son chef, la mise à mort en dehors de toute légalité de douze prisonniers à Bad Reichenhall, selon toute vraisemblance sur l’ordre de Leclerc, rendu fou furieux par l’insolence des captifs à son égard.
Enfin, c’est l’apothéose. L’unité atteint le nid d’aigle du Führer à Berchtesgaden, dernier épisode du conflit en Europe. Le retour à la paix n’est guère facile. Mais la guerre se poursuit en Asie et Leclerc fait un petit tour en Indochine (où l’auteur démonte largement la légende pieuse du Leclerc décolonisateur) avant de revenir en métropole pour aider à consolider la présence française en Afrique. C’est au cours d’un voyage d’inspection qu’il trouve la mort dans un accident d’avion qui a donné lieu à toutes sortes de légendes. L’auteur prend le temps de dissiper les fantasmes conspirationnistes de tout poil dans une enquête qui ne laisse aucune zone d’ombre.
Jean-Christophe Notin a concentré la biographie de Leclerc pour la faire tenir dans un format commercialement acceptable sans sacrifier l’essentiel. Rendons également hommage à l’auteur de ne pas avoir trop concédé à l’historiquement correct tout en évitant les pièges de l’hagiographie. Un bel exercice d’équilibriste qui augure bien de la suite de ses travaux et de sa carrière.

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