vendredi 21 mars 2008

Quand le Fig Mag fait du merchandising, Minute fait du Journalisme

Saint-Exupéry, trop vieux pour voler ?

Le Figaro-Magazine est né voici trente ans, le 7 octobre 1978, de l'évolution du supplément hebdomadaire Figaro-Dimanche dont Robert Hersant, propriétaire du Figaro depuis 1975, avait confié la direction à l'écrivain Louis Pauwels. Sous la baguette de journalistes aguerris comme Jean-Claude Valla ou Patrice de Plunkett, on y trouvait des signatures connues : Jean d'Ormesson, Philippe Bouvard, Jacques Chancel, Jean-Jacques Gautier, François Chalais, Bernard Gavoty, François Nourissier, Jean-Marie Benoist, Jean-RaymondTournoux, Geneviève Dormann, Alain de Benoist, Jean-Louis Barrault, Joseph Losey, AnthonyBurgess, Marcel Julian, James de Coquet, Pierre Daninos, Sempé, etc.

La médication intellectuelle offerte par l'hebdomadaire était probablement trop roborative et, tête après tête, pour ne pas s'aliéner le puissant monde des publicitaires, Robert Hersant allait progressivement élaguer la rédaction de tous les éléments hétérodoxes pour ne conserver que des libéraux bon teint.

Le coup de grâce fut donné à la suite de l'attentat de la rue Copernic le 3 octobre 1980 qui suscita une violente campagne de la gauche contre le Figaro-Magazine, accusé, rien de moins, que d'être le responsable moral de cette attaque terroriste.

Jean-Claude Valla, épuré par Louis Pauwels
au nom de la normalisation et des recettes publicitaires,
a laissé un compte-rendu très personnel de ses années au Figaro-Magazine.


L'artisan de cette normalisation fut, paradoxalement, Louis Pauwels lui-même. Il abandonna son compagnonnage intellectuel avec les penseurs de la Rome antique pour se découvrir des affinités avec les Pères de l'Eglise. Le païen se fit chrétien et, à sa suite, le rédacteur en chef des pages culture, Patrice de Plunkett, a trouvé son chemin de Damas, au point que le batteur de hauts tambours de lansquenets s'est transformé en tambourineur du pape.

Depuis lors, le Figaro-Magazine a conforté sa place au soleil en privilégiant les photos aux idées et la forme au fond. Lu par une bourgeoisie replète, il est tout comme ses lecteurs, effrayé par les débats d'idées qui sortent de la lice autorisée par l'intelligentzia qui pense bien.

Ce robinet d'eau tiède débite sur papier glacé des banalités bien habillées de publicités et ses prétentions à l'information et à l'investigation (voir notre post d'hier) prêtent à sourire.

Le hasard fait que la semaine dernière, nous avons trouvé un superbe exemple de journalisme tel que le conçoit le Figaro-Magazine.


Quand le Figaro-Magazine donne une grande leçon de journalisme.


Raphaël Stainville signe avec ce papier un modèle du genre,
digne de figurer dans les manuels du parfait petit journaliste.

La nouvelle a fait le tour du monde. Une équipe de Rouletabille a découvert l'identité du pilote ayant abattu, le 31 juillet 1944, l'avion de reconnaissance piloté par Antoine de Saint-Exupéry.

Peu d'énigmes passionnent autant les Français que de connaître tous les détails de la mort de cet écrivain populaire dont le vigoureux antigaullisme est toujours passé sous silence.

En quelques heures, les journalistes ont fait le siège de la très compétente attachée de presse des éditions du Rocher pour obtenir, qui un exemplaire de l'opus, qui un entretien avec les auteurs (dont le très médiatique Jacques Pradel qui joue les augures matinaux sur les ondes d'Europe n°1).

Le Figaro-Magazine a obtenu les bonnes feuilles du livre et a demandé à son collaborateur Raphaël Stainville de rédiger un texte de présentation. En toute logique, ce journaliste aurait dû s'inspirer de la déontologie de la profession, récemment rappelée dans une tribune du Monde par la chanteuse Carla Bruni :

(…) l'objectif des articles est de présenter les faits aux lecteurs avec la plus grande rigueur et la plus grande honnêteté. Toute information doit être recoupée et vérifiée. La rumeur doit être bannie, la citation anonyme évitée et la source indiquée aussi précisément que possible
Soit Raphaël Stainville n'a pas lu le livre, ni le texte qu'il devait présenter, soit il ne accorde pas à la déontologie de la profession la place qu'elle mérite dans son travail quotidien.

Pourtant, quelques détails auraient dû attirer son attention. Il écrit que Lino von Gartzen est « un Allemand, spécialiste de l'histoire de la Luftwaffe ». Or, ce « spécialiste » est inconnu au bataillon. En réalité, il s'agit d'un plongeur sous-marin, passionné d'histoire de l'aviation, pas de quoi en faire un historien, ou encore moins un « spécialiste ».

Il aurait dû se poser la question que je me suis posée : « comment est-ce possible de connaître seulement aujourd'hui le titulaire d'une victoire aérienne ? » Un coup de fil au service historique de l'armée de l'Air aurait éclairé sa lanterne. Une victoire aérienne est très simple à attribuer dans le cas d'un duel aérien. Elle devient plus compliquée quand différents avions sont en jeu. Qui a tiré la rafale décisive ? L'attribution est dans certains cas impossible tant les intervenants sont nombreux. Ainsi, le responsable de la mort de Manfred von Richthofen le 21 avril 1918 demeure inconnu.

Pour faire court, Raphaël Stainville a pris pour argent comptant toutes les affirmations de Horst Rippert, relayées, magnifiées et mises en scène par le tandem improbable d'un locuteur radiophonique et d'un plongeur habile à nager dans les eaux troubles des médias. Pas un instant le doute qui l'a habité en lisant la Légende de Novgorode, le poème attribué à Blaise Cendrars, et qui l'a conduit à découvrir qu'il s'agirait d'un faux, n'est revenu cette fois titiller ses neurones.



Quand le Fig-Mag sert la soupe,
Minute enquête


Il est paradoxal que le seul organe de presse à faire son travail dans cette affaire est le petit poucet de la presse française, un paria que l'on lit mais que l'on ne cite pas : Minute, le France-Dimanche du monde politique.

Dans le numéro en vente cette semaine, Patrick Cousteau donne en trois pages une belle leçon de journalisme, non seulement à Raphaël Stainville, mais aussi à toutes les grosses pointures de la presse qui ont servi de caisse de résonance aux thuriféraires de l'imposteur Horst Rippert.

Pour commencer, Patrick Cousteau a cherché à en savoir plus. Il a fouillé le passé de Horst Rippert et découvert que ce pilote, reconverti dans le journalisme, s'est dans le passé déjà fait passer pour un autre. Rien de moins que pour le frère d'Hans-Rolf Rippert, alias Ivan Rebroff, le chanteur bien connu des années 1960 et 1970.

Cette mythomanie va au-delà des liens de famille avec un chanteur à héritage. Horst Rippert affirme qu'il est titulaire de deux prestigieuses décorations, la croix de chevalier de l'ordre de la Croix de fer, la fameuse Ritterkreuz, et la Croix allemande (ou » œuf sur le plat »). Rien de plus simple que de vérifier si son nom apparaît sur les listes des titulaires de ces décorations.

Patrick Cousteau a fait mieux, il a retrouvé la feuille des états de service de Horst Rippert. On y apprend qu'il est titulaire de la Croix de fer de première classe, ce qui n'est pas si mal, et qu'il a fini la guerre adjudant et non pas lieutenant comme il le prétend.

Le palmares de Horst Rippert est indiscutable.

Son palmarès est quant à lui indiscutable. Il a abattu un minimum de 18 avions ennemis. En revanche, Minute démontre qu'aucune victoire n'est inscrite à ce palmarès entre le 25 et 26 juillet (deux B-24 abattus, voir document ci-dessus) et le 7 août. Or si les pilotes tiennent bien à quelque chose, c'est à une comptabilité précise de leurs victoires, passeport pour leurs promotions, décorations et autres bonifications.

Minute a pris son téléphone pour interroger les spécialistes, notamment ceux du Service historique de l'armée de l'Air. La réponses sont claires comme de l'eau de roche : les registres de l'unité de Horst Rippert sont parfaitement tenus. Un Lightning a bien été abattu, mais le 30 juillet. En revanche, le lendemain, le jour de la mort de Saint-Ex, aucune victoire n'est comptabilisée, aucun combat mentionné.

Plus charitable, le colonel C.-A. Gavoille, ancien pilote de chasse et filleul de Saint-Ex, estime que son collègue de la Luftwaffe confond les dates et rappelle que sur l'épave retrouvée on ne voit pas d'impact de balles. Pour lui, un accident est l'explication la plus probable.

Patrick Cousteau a tenté de joindre Hors Rippert mais la famille n'a pas voulu faire suivre l'appel. Et l'hebdomadaire de le regretter :

Nous aurions peut-être appris qu'il était le frère de Saint-Exupéry et qu'il avait descendu un avion piloté par un chanteur russe, sur ordre de son ami le maréchal Goering.
Il est triste de constater que si la presse avec une rare unanimité a répandu urbi et orbi les délires d'un vieil homme passablement gâteux, il n'en sera pas de même avec les mises au point des historiens recueillies par Minute.

Les journalistes n'aiment pas être surpris la main dans le pot de confiture, encore moins par ceux qu'ils méprisent au point de feindre ignorer leur existence.

Esprit de caste, quand tu nous tiens…















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