vendredi 14 septembre 2007

La stratégie de la terreur


En Espagne, des lycéens protestent contre le terrorisme de l'ETA


Bobby Sands, un héritier de Michael Collins

The Squad and the intelligence operations of Michael Collins
T. Ryle Dwyer
Mercier Press, 272 p., index, biblio., ISBN 1 85635469 5

La terreur joue dans la vie politique un rôle croissant. Tous les jours, les informations venues d'Irak ou d'autres pays musulmans nous rappellent à quel point la terreur est devenue une arme de choix entre les mains des fondamentalistes. Arme privilégiée dans l'affrontement du faible au fort, la terreur a été réinventée notamment par les nationalistes irlandais au début du XXe siècle. Un livre récent nous dévoile l'histoire cachée de cette page méconnue de l'histoire de l'Irlande.

Palme d'Or en 2006, le Vent se lève Ken Loach est une puissante évocation des combats des nationalistes irlandais contre les forces britanniques. Le film n’insiste pas sur le fait que les exactions commises par les auxiliaires anglais étaient le résultat très attendu d’une tactique délibérée de provocation imaginée par le stratège de l’IRA Michael Collins.
Si le cinéaste développe une vision très romantique de l'histoire, parfois fort éloignée de la complexe réalité historique (voir par exemple son film sur la Catalogne dans la guerre civile espagnole), il a l'avantage de confronter ses compatriotes avec une partie de leur passé qu'ils n'aiment pas. En effet, les Irlandais aiment à se souvenir des colonnes volantes de Tom Barry croisant le fer avec les Black and Tans ou encore du sacrifice en 1981 de Bobby Sands et des autres grévistes de la faim dans les geôles protestantes de l'Ulster. En revanche, ils préfèrent oublier d'autres épisodes comme la cruelle guerre civile qui a ensanglanté le pays de juin 1923 à mai 1924, divisant les nationalistes entre les partisans du traité avec le Royaume-Uni et ceux qui ne voulaient pas accepter la partition de l'île et le statut de dominion britannique.
Dans cette mémoire à tiroirs, il est un autre épisode resté dans l'ombre car nul n'en avait écrit l'histoire de l'intérieur, celle du « Squad», le groupe de tueurs organisé par Michael Collins pour faire régner la terreur à Dublin entre 1919 et 1922. Par chance, dans les années 1950, les survivants de cette aventure ont accepté de raconter leurs souvenirs au Service historique de l’armée irlandaise à la condition que leurs témoignages ne soient rendus publics qu’après leur mort. C’est grâce à ces dossiers, afin consultables, que le journaliste T. Ryle Dwyer a pu écrire l’histoire des tueurs de l’IRA de l’intérieur. Une page étonnante de l’histoire irlandaise qui est aussi un manuel de l’utilisation de la terreur en politique.

Un nationalisme aux portes du pouvoir

En 1919 le nationalisme irlandais est dans une mauvaise passe. L’échec de l’insurrection de Pâques 1916 et le retour victorieux de l’armée anglaise des tranchées de la Première Guerre mondiale condamnent la verte Erin à un douloureux statu quo. Pourtant les élection de 1918 ont été un succès pour les nationalistes qui ont obtenu 73 des 105 sièges de l’île et se sont réunis en une assemblée irlandaise, qui désigne un gouvernement, . Cette décision des élus place l'Irlande dans une situation inédite. Les sièges des députés irlandais à la chambre des communes restent vides et les élus se réunissent dans un grand bâtiment à Dublin pour former une assemblée irlandaise, le Dáil Eireann, qui désigne un gouvernement, l'Aireacht qui n'est reconnu par aucun autre pays.

Très occupé par les négociations diplomatiques destinées à régler le sort de l'Allemagne, le gouvernement britannique fait la sourde oreille aux réclamations nationalistes. Les Irlandais ordinaires sont davantage préoccupés par leur vie quotidienne dans le contexte difficile de l'après-guerre que par le sort de leurs députés enfermés dans leur parlement virtuel.

Michael Collins, officiellement le « ministre des Finances » du gouvernement non reconnu de l’Irlande, mais surtout le patron du renseignement de l’IRA, comprend dès janvier 1919 que pour éviter le pourrissement de la situation et un fiasco généralisé, il faut contraindre les Anglais à des actions violentes et oppressives contre la population dans le but de faire basculer l’opinion et rendre l’indépendance irréversible aux yeux du gouvernement anglais.
Comment pousser les occupants à la faute ?
En dehors de l’armée, le pouvoir anglais s’appuie principalement sur deux forces de police. Dans les campagnes, la Royal Irish Constabulary (RIC) est présente jusque dans les plus petits villages. Les policiers, tous irlandais, font remonter de précieuses informations sur la population à une hiérarchie qui adhère majoritairement au projet unioniste.
Dans l’agglomération de Dublin, la loi et l’ordre sont la responsabilité de la Dublin Metropolitan Police (DMP), mise en place sur le modèle londonien, et dont la division G, composée de policiers en civil, fait la chasse aux nationalistes.

Michael Collins commence par organiser un service de renseignement et de contre-espionnage qu’il renforce rapidement par des spécialistes de la contrebande d’armes et de l’évasion. A lui seul, il combine les fonctions du MI6, du MI5 et du MI9. Surnommé « Big Fellow » Collins recrute des hommes aux origines très diverses, du jeune adolescent mal degrossi issu de la paysannerie au dandy aux gants beurre frais et à l’œillet à la boutonnière que les soldats anglais n’osent contrôler.

Il finance ses activités en même temps que celles du gouvernement irlandais grâce à un emprunt public qui est un tel succès que des émissaires bolcheviques viennent à Dublin demander aux Irlandais une partie de cette manne. Ils apportent à titre de gage des bijoux de la famille impériale russe.

Collins installe ses bureaux bien à l'abri derrière la façade respectable d‘institutions financières, d’ébénisteries ou de cabinets d’avocats. Loin des regards, des volontaires épluchent la presse pour relever le nom des officiers anglais et des policiers qui participent à des activités publiques. D’autres lisent ligne à ligne le Who’who pour reconstituer le réseau de relations de leurs cibles potentielles.

Toutefois, comme Markus Wolf, le redoutable patron de la Stasi, le fera cinquante ans plus tard, Michael Collins va s’attacher à recruter de jolies dactylos qui peuplent le Dublin Castle, siège de l’administration anglaise à Dublin. Ces jeunes filles font des copies supplémentaires des rapports qu'elles dactylographient pour les remettre le soir même à leurs contacts. Collins prenait connaissance de rapports importants sur la situation en Irlande avant même le lord-gouverneur ou le cabinet de Londres. Plus important encore, une poignée de policiers au cœur même du dispositif adverse proposent leurs services à l’IRA.

Bien renseigné sur les intentions de la police, ayant parfaitement identifié ses cibles, Michael Collins expose au gouvernement irlandais un plan d’action en deux points, simple mais efficace.
A la campagne, attaquer les petits postes isolés de la RIC pour que le pouvoir anglais évacue de vastes zones du pays où le boycott social rendra la vie impossible aux représentants de l’occupant. Plus personne n’adressera la parole à la femme du juge, à la fille du douanier ou à l’employé du cadastre. Le laitier refusera de les livrer, le boucher de leur vendre le rôti du dimanche, le postier ne glissera plus l’Irish Times dans leur boîte aux lettres, à la messe personne n’acceptera de s’asseoir à leurs côtés. Face à cette situation d’isolement social, sans le secours des forces de l’ordre, les fonctionnaires irlandais seront contraints à la démission et les Anglais au départ vers les grandes villes.

Sachant qu'à Dublin, cette stratégie ne peut fonctionner, Michael Collins sort alors de sa manche le « the Squad », une équipe d’hommes décidés qui prend l’engagement d’accepter toutes les missions, notamment les assassinats de sang froid.
Comme dans un jeu de billard, Michael Collins cherche à atteindre successivement deux buts. Le premier : éliminer les policiers les plus efficaces, notamment ceux d’origine irlandaise, privant ainsi le gouvernement britannique de ses yeux et de ses oreilles dans la métropole. Le second: inciter les Anglais à réagir violemment et à l’aveuglette, à Dublin comme dans les provinces. Multiplier les opportunités pour inciter les Anglais à commettre des atrocités est un facteur clef pour gagner la bataille de l’opinion publique, tant en Irlande qu’à l’étranger.

Toutefois, il existe une différence fondamentale entre un volontaire qui se bat en rase campagne contre des adversaires en uniforme armé jusqu'aux dents. Assassiner de sang froid de trois balles dans le dos un policier qui rentre tranquillement chez lui ne se compare en rien à tuer un ennemi dans un combat à armes égales.

Michael Collins met en place des règles très strictes afin d’éviter les dérives. Aucun membre de l’IRA n’a le droit de désigner ses propres cibles. Toute action est préalablement sanctionnée par un responsable politique. Le tireur n'ouvre le feu qu’à la condition expresse que la cible soit parfaitement identifiée. A une époque où la photographie est rare, cela entraîne des complications logistiques importantes. Le tireur doit être accompagné par un observateur connaissant la cible pour la désigner sans risque d'erreurs.
Ces précautions ont pour but, non seulement d’éviter les règlements de compte personnels, mais aussi de ne pas se mettre à dos l’ensemble de la police. Les fonctionnaires doivent comprendre que ne sont visés que les policiers les plus acharnés contre le Sin Féin et l’IRA. Cette politique assure une relative impunité à Michael Collins qui se déplace à Dublin au vu et au su de tous sans que les gardiens de la paix en uniforme fassent mine de le reconnaître.
Le hasard jouant parfois des tours, le « Big Fellow » rencontre à plusieurs reprises un des plus fins limiers de la police dublinoise, heureusement pour lui spécialisé dans les affaires criminelles. A chaque fois, l'inspecteur se contentera de saluer bien poliment le chef de l'IRA d'un respectueux : « Bien le bonjour M. Collins » et il se gardera de signaler ces rencontres à sa hiérarchie.

A l’inverse des policiers ordinaires, les inspecteurs chargés de faire la chasse aux nationalistes irlandais en général et à Michael Collins en particulier, connaissent bien le fonctionnement de l'IRA et ont décortiqué l'organigramme de l'armée secrète grâce à l'abondante documentation qu'ils ont récupérée. En revanche, ils ignorent tout de l'apparence physique des chefs nationalistes. C’est ainsi que le 12 septembre 1919 lors de la perquisition au siège du Sin Féin, Michael Collins s’en prend verbalement à des inspecteurs d’origine irlandaise en les accusant de collaborer avec l’ennemi, mais ces fonctionnaires ne le reconnaissent pas et laissent partir ce « jeune secrétaire exalté ».

Michael Collins pousse la hardiesse à pénétrer la nuit dans les archives de la police pour avoir mieux comprendre le fonctionnement du renseignement anglais. Il prend un particulier plaisir à lire son propre dossier et il quitte les lieux en emportant la liste des informations transmises à la police durant l’insurrection de Pâques 1916. Il y trouve sans surprise le nom de bien des Dublinois qui se sont depuis lors reconvertis dans le nationalisme le plus pur !

En juillet 1919, Collins est enfin autorisé à tuer le premier policier. Des hommes armés de revolvers de calibre 38 frappent de quatre balles l’inspecteur Patrick Smyth à la porte de chez lui, sous les yeux de son jeune fils. Il survit cinq semaines avant de mourir de ses blessures. Le gouvernement anglais profite de l'émotion suscitée par cet assassinat pour interdire le Sin Féin ce qui paradoxalement, libère Michael Collins de tout contrôle politique.

Au fil des semaines, les assassinats se multiplient. Les tueurs abandonnent le calibre 38 en faveur de l'arme de service de l'US Army le Colt 1911A1 de calibre 45 bien plus puissante. En décembre 1919, un proche conseiller du maréchal French, lord gouverneur de l’Irlande est abattu dans un tramway. Quelques jours plus tard, c’est le convoi du maréchal tombe dans une embuscade mais French réussit à en réchapper indemne.

A la fin de l’année 1919, le bilan est lourd pour les Anglais : 221 tués et 353 blessés pour l'ensemble de l'Irlande. La police se démoralise lentement mais sûrement. Les démissions font fondre les effectifs comme neige au soleil. Pour renforcer les rangs des forces de l’ordre, le gouvernement autorise le recrutement d’auxiliaires en Angleterre parmi les anciens combattants de la Grande Guerre et fait venir des policiers d’Ulster pour remettre de l’ordre à Dublin. Mais le 21 janvier, l’un de ces nouveaux venus, l’inspecteur Redmond, nouveau chef de la section G, est tué. Son décès provoque un retour précipité à Belfast des policiers loyalistes. La section G de la police dublinoise cesse à partir de ce moment d’être opérationnelle. Ce succès encourage Michel à changer de braquet. Les membres du « Squad » arrêtent leurs activités professionnelles pour se consacrer entièrement à la lutte armée.

Avec l’arrivée des Black and Tans sur le sol irlandais, les Anglais inaugurent en 1920 la politique de contre-terreur tant espérée par Michael Collins. Les autorités ont le vain espoir qu’elle décourage les Irlandais de soutenir l’IRA et le Sin Féin. Non seulement des civils sont attaqués sans discrimination, les maisons des sympathisants de la cause nationaliste incendiées, mais des équipes de tueurs liquident des chefs nationalistes en utilisant les mêmes méthodes que le « Squad ».

A Londres, le maréchal Wilson, chef d’état-major impérial, trouve que l’on n’en fait pas assez. Il propose que soient affichées à la porte des églises des listes d’otages parmi lesquels on choisirait cinq noms au hasard pour les fusiller à chaque fois qu’un militaire ou un policier tomberait sous les coups de l’IRA.

De son côté, Winston Churchill, le ministre de l’Intérieur plaide pour l’adoption de méthodes bolcheviques : des juges itinérants capables de condamner à mort des prisonniers qui seraient exécutés dans les huit jours.

Si les plus hautes autorités anglaises émettent de telles opinions, il n’est pas étonnant qu’en Irlande leurs subordonnés aient compris qu’ils avaient carte blanche. Le nouveau chef de la police pour la province de Munster, Gerald Brice Fergusson déclare en juin 1920 à un groupe de policiers en uniforme du RIC qu’ils ont le droit de « tirer à vue sur n’importe quel individu suspect. Vous pourrez, de temps en temps, commettre des erreurs mais aucun policier ne sera poursuivi pour avoir abattu un suspect ». Le prenant au mot, l’IRA le fera passer de vie à trépas le 17 juillet suivant.

Arrivent aussi à Dublin des Anglais spécialisés dans le renseignement qui se mettent au travail dans le plus grand secret, en court-circuitant les fonctionnaires irlandais et privant ainsi Michael Collins de ses sources d’informations. Les Irlandais découvrent néanmoins que ces agents anglais se réunissent après leurs heures de service au café Cairo. Des volontaires sont envoyés fraterniser avec ceux qu’ils appelaient désormais le « Cairo gang » dans le but de les identifier et de repérer leurs domicile.

Le dimanche 21 novembre 1920, Michael Collins mobilise tous ses hommes pour abattre une cinquantaine de membres « logés » du Cairo Gang dans leur sommeil. Pour ce faire, il est contraint de racler les fonds de tiroir et de solliciter des volontaires manquant d’expérience ou tout simplement de maturité. Un jeune pistolero de l’IRA, surpris au détour d’un couloir par un miroir, tire sur son propre reflet ! Il alerte ainsi sa cible qui a le temps de s’enfuir par la fenêtre. Au petit matin, le bilan est lourd pour les Anglais, quatorze tués, des agents secrets terrorisés qui se réfugient avec armes et bagages dans l’enceinte du Dublin Castle. Mais Michael Collins est amer. Sur une cinquantaine de raids, la majorité a échoué et de précieux volontaires sont tombés entre les mains des Anglais.

Les scènes décrites par les survivants à la commission d'histoire militaire sont particulièrement pénibles. Les cibles du Squad sont souvent surprises au lit avec leurs épouses dans des maisonnées pleines d'enfants et l'exécution de l'agent anglais dans ces circonstances est une épreuve psychologique bien douloureuse pour les volontaires.

Au matin du « Bloody Sunday », faute d’identifier les responsables, les Britanniques se vengent des attaques de la nuit en tirant sur la foule assistant à un match de football gaélique, tuant quinze spectateurs, dont deux enfants, et blessant soixante autres personnes.

Les lourdes pertes de novembre 1921 ont conduit les Britanniques à se réorganiser. A Dublin, ils écartent définitivement les Irlandais de la lutte contre l’IRA et se logent exclusivement chez des loyalistes où les protestants et les francs-maçons sont en majorité. Cette sage précaution rend les travaux d'approche par les volontaires de l'IRA extrêmement difficiles. Exploitant les renseignements recueillis et les aveux extorqués, les Anglais commencent à marquer des points. Pour circuler plus librement dans les rues de la grande ville de l'IRA, ils enchaînent des otages irlandais dans leurs véhicules pour décourager les embuscades.

Dans le reste du pays, manquant de renseignements, les auxiliaires se déchaînent, multipliant les exactions et laissant derrière eux des villes et des villages en flammes et une traînée de cadavres.

Ces politiques britanniques, si elles obtenaient de modestes résultats sur le terrain, se payent au prix fort au sein de l’opinion publique tant en Angleterre que dans le reste du monde. Les reportages publiés dans la presse suscitent une grande émotion et le gouvernement du premier ministre Lloyd George se trouve confronté à une opposition grandissante. Pour éviter de donner des arguments à ses adversaires, Michael Collins réussit à faire abandonner tous les projets d’attentat contre des ministres anglais à Londres.

Souhaitant accélérer le cours des événements et forcer la main aux Anglais, les responsables politiques irlandais exigent que l’IRA frappe un grand coup à Dublin. A contre cœur, Michael Collins organise le 25 mai 1921 la prise et l’incendie spectaculaire de la Custom House, un bâtiment emblématique au cœur de Dublin, abritant l’administration des finances pour toute l’île. Si le bilan pour l’IRA est désastreux : 5 tués et 80 prisonniers, cette opération se révèle un extraordinaire succès de propagande. Le monde entier s’intéresse au sort de l’Irlande et le premier ministre Lloyd George prend prétexte de cette attaque pour écarter les partisans de la répression et contacter Éamon de Valera pour finalement se mettre d’accord sur un cessez-le-feu qui prend effet le 11 juillet 1921.

Il était temps, l’IRA est à bout de souffle. Michael Collins avait informé en juin le gouvernement irlandais que l’armée secrète manque d’armes et de munitions. Ses rangs, décimés par les Anglais ne comptent plus que trois mille combattants. Près de 5000 volontaires ont été arrêtés et 500 sont morts.

L’auteur met en relief que les protagonistes de cette guerre souterraine ne sortirent pas indemnes de cette orgie de meurtres. Ils furent nombreux à refuser de se soumettre à la décision du parlement d’accepter les termes du traité de paix anglo-irlandais. Ces jusqu'au boutistes payèrent de leur vie ce choix au cours de la cruelle guerre civile qui ensanglanta l’Irlande du 28 juin 1922 à mai 1923.

En refermant ce livre, le lecteur peut en rester là et passer à autre chose. Il peut aussi réfléchir à l'usage de la terreur en politique. Michael Collins a fait appel à cette technique dans des circonstances exceptionnelles qui en maximisaient les avantages : une population unie contre un occupant aidé par des collaborateurs en petit nombre. Quand Collins ne bénéficiait pas de ces conditions, comme en Ulster, le schéma ne fonctionnait pas.




Le succès de Michael Collins nous aide aussi à comprendre a contrario pourquoi certains groupes qui font appel à la violence politique ne réussissent pas. Prenons le cas de l'ETA dont les théoriciens connaissent fort bien l'histoire de leurs grands frères insulaires. La raison principale de l'échec relatif de cette organisation est son absence de soutien massif de la population. En dehors de quelques zones ponctuelles, l'ETA ne bénéficie au mieux que du soutien d'une minorité des Basques appartenant à une mouvance politique d'extrême-gauche. En face, non seulement le nationalisme modéré est majoritaire, mais les opposants au projet nationaliste mobilisent 40 % des voix.

Autre obstacle : l'absence de cibles à haute valeur ajoutée dans sa zone d'influence. La majorité des fonctionnaires ou des élus dans le Pays Basque sont issus de la population locale et s'inscrivent dans la mouvance du nationalisme modéré. Les conséquences désastreuses des assassinats de personnalités basques comme Miguel Angel Blanco ou le chef du parti socialiste basque Mikel Buesa n'ont pas encouragé l'ETA à persévérer. L'assassinat de personnalités espagnoles en dehors du Pays Basque est plus difficile à organiser et l'impact de ces actions très limité. Le recours à des attentats aux explosifs est un aveu de faiblesse.

Autre point remarquable, aucune des familles des plus de mille victimes de l'ETA ne s'est lancée dans une vendetta, évitant ainsi d'enclencher le cercle vicieux des représailles collectives obligeant tout un chacun à choisir son camp.

Autre échec de l'ETA, son incapacité à déclencher des violences indiscriminées contre des secteurs de la population. En dehors du triste épisode du GAL, ces tueurs maffieux payés par les fonds secrets du gouvernement socialiste de Felipe Gonzales, la lutte contre l'ETA repose strictement sur des techniques policières conventionnelles et sur le travail de juges d'instruction spécialisés.

Les cafouillages de la justice, comme la libération de libération au terme de vingt ans de prison, du sanguinaire De Juana Chaos, responsable de la mort de 25 personnes, prive l'ETA d'arguments pour discréditer la justice espagnole et, au contraire, renforce la mobilisation civique des victimes, puissant argument dans la bataille de l'opinion publique.

Les victimes de l'ETA se regroupent au sein d'associations intervenant dans le débat public et qui investissent plusieurs fois par an les rues des grandes villes espagnoles en mobilisant parfois plus d'un million de manifestants. Ces pressions populaires constituent des armes puissantes contre la lassitude des élites gouvernantes contre la permanence d'un phénomène de violence politique.

Dans l'état actuel des choses, l'ETA n'est pas en mesure d'entreprendre une politique de terreur comme celle mise en pratique par Michael Collins et peut difficilement sortir de son vivier politique au sein de la gauche radicale basque. Sans une évolution de la situation, elle est condamnée à végéter au rang de nuisance tolérable.

La contre-terreur est-elle une option ?

Une question mérite d'être posée. La contre-terreur peut-elle venir à bout de la terreur ? Oui, mais le prix à payer est terrible. L'exemple le plus connu est celui de l'Argentine du général Videla. Au début des années 1970, se développe dans le pays une guérilla marxiste qui conduit des opérations armées nombreuses et sanglantes, prenant pour cible des militaires et des syndicalistes. Le régime péroniste a bien du mal à faire face et en 1976 l'arme prend le pouvoir et entreprend une lutte sans merci contre la guérilla. Non seulement elle poursuit les combattants ennemis sans relâche, mais elle met sur pied une véritable politique de terreur qui vise à assécher le vivier politique dans lequel évoluait la guérilla. Le mécanisme imaginé par les militaires, bien conseillés par d'anciens militaires français, est celui du carnet d'adresses. Quand un suspect est interpellé, ses relations et contacts sont à leur tout arrêtes et interrogés. Cette méthode met hors circuit progressivement les soutiens intellectuels et moraux de la guérilla, privant les combattants de sources de renseignements, de relais, de planques, de courriers, bref de toute le milieu révolutionnaire dont ils ont besoin. Les militaires ne s'embarrassent pas de scrupules moraux ou de considérations juridiques. Les personnes détenues sont le plus souvent éliminées de manière extrajudiciaire.
En revanche, contrairement à l'Irlande, les militaires savent qu'ils comptent sur le soutien implicite d'une majorité de la population. Les arrestations, les disparitions ne concernent qu'une frange réduite de la bourgeoisie avec laquelle la majorité des Argentins ne s'identifie pas. Il suffit de lire le nom et le profil socio-économique des guérilleros tués lors de l'attaque de la base de Montechingolo en 1975 pour comprendre qu'ils ne sont pas représentatifs de la population argentine. Par exemple, on n'y trouve aucun paysan et presque aucun ouvrier. En revanche, les enfants de professions libérales ou intellectuelles son majoritaires. Enfin, les noms de nombreux terroristes suscitent des réactions de xénophobie de la part de la majorité qui aident les militaires. Voilà sans doute pourquoi la police et l'armée ont bénéficié en permanence d'informations précises fournies par la population, dénonçant tel voisin qui reçoit des visites tard dans la nuit ou chez qui l'on voit des jeunes gens aux activités suspectes.

Terreur et contre-terreur laissent des traces si durables et si perverses dans la mémoire collective que cette tentation devrait être refusée par ceux en position de faire le choix.Malheureusement, les avantages de la terreur sont tels qu'elle s'impose d'elle-même et que les conséquences tragiques de cette politique semblent à court-terme un moindre mal.

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