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vendredi 28 mars 2008

Taizé à la loupe


L'historien Yves Chiron a répondu à quelques questions à l'occasion de la parution de son dernier livre aux éditions Perrin : Frère Roger, le fondateur de Taizé.


Vous êtes l'auteur de biographies remarquées sur un pape ou un saint.
Pourquoi cet intérêt pour le fondateur d'une communauté somme toute modeste ?

Taizé n’est pas une communauté « modeste ». Il y a actuellement une centaine de frères. Et, chaque année, cette communauté attire des dizaines de milliers de jeunes en Bourgogne ou une grande ville d’Europe (ou du monde) où elle invite ceux qui veulent venir. Aucune communauté religieuse dans le monde n’a actuellement un tel rayonnement. Plusieurs évêques ou Pères abbés actuellement en fonction dans l’Eglise ont été marqués et influencés par Taizé.
Mais j’ajouterai que quand on parle d’ « influence », il faut le faire à triple sens si je puis dire : Taizé a influencé le catholicisme, Taizé a influencé (de manière différente) le protestantisme et Taizé a été influencé par l’Eglise catholique.

Au départ de toute nouvelle communauté religieuse il y a une intuition. Quelle était celle de frère Roger ?
L’intuition première de Frère Roger était une communauté spirituelle adossée à communauté de travail : travail intellectuel et travail manuel, pour subvenir aux besoins. Ce n’est que progressivement que la dimension œcuménique a pris la première place.

Comment frère Roger a-t-il pu obtenir le soutien de Pie XII ?
Pie XII n’a pas « soutenu » Taizé. Il a accepté, à deux reprises, de recevoir les deux fondateurs de Taizé, parce qu’il a cru qu’ils pouvaient peut-être, un jour, se convertir au catholicisme. Les fondateurs de Taizé donnaient, à cette époque, cette impression à beaucoup de leurs interlocuteurs catholiques.

Frère Roger est-il mort catholique ?

Frère Roger est « formellement catholique » a dit le cardinal Kasper, en charge des questions œcuméniques à Rome, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait en 2005 sur l’appartenance religieuse de Frère Roger. C’est le cardinal Barbarin qui m’a rapporté le propos dans une lettre. Aller plus loin demande une longue exégèse.

Vous définissez-vous comme un historien catholique ou comme un catholique qui fait de l'histoire ? Peut-on concilier identité religieuse et démarche scientifique ?

Je répondrai : les deux.
Un « catholique qui fait de l’histoire » doit faire de l’histoire comme n’importe quel historien. Cela signifie partager avec les autres historiens une méthode et des objectifs : connaître le passé en s’efforçant de faire des investigations tous azimuts (archives, témoignages, contexte, etc.). En ayant à l’esprit que l’histoire reste un art de l’approximation.
Un « historien catholique » c’est un historien qui, au terme de ses recherches, sait que Dieu n’est pas absent de cette histoire. Dieu ne guide pas l’histoire comme un marionnettiste qui ne laisserait aucune liberté et initiative aux hommes. Il intervient si on fait appel à Lui, et il laisse aux hommes leurs responsabilités, y compris celle de se détourner de Lui. Et puis il y a le sens final de l’histoire. Un historien chrétien sait comment l’histoire se terminera un jour : par le retour du Christ et le Jugement dernier. Cela relativise les événements de l’histoire.

Yves Chiron sera l’invité de RADIO NOTRE-DAME, demain samedi 29 mars, de 11 à 12 h, pour parler de son dernier livre : Fère Roger, le fondateur de taizé (Perrin, 416 pages).

vendredi 22 février 2008

Fère Roger de Taizé

Frère Roger de Taizé.


Frère Roger de Taizé
Yves Chiron

Éditions Perrin, 415 pages, 21,50 euros.


Membre émérite de la Société d’histoire religieuse de la France, l’auteur a déjà publié de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire religieuse dont des biographies de qualité de Paul VI et du padrePio. Cette fois, il annonce la sortie de son nouvel opus consacré à la biographie d'une curieuse figure de l'oecuménisme, le frère Roger, fondateur de la communauté de Taizé.

Dans son introduction, l'auteur explique l'intérêt de son sujet et la nature de sa démarche :

Le nom de Taizé est aujourd’hui universellement connu. Les célèbres Chants de Taizé ont été traduits dans des dizaines de langues. Les « Rassemblements de Taizé », sur la colline bourguignonne, dans une grande ville d’Europe en fin d’année ou ailleurs dans le monde, attirent, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes de toutes nationalités.
Il y a un « mystère Taizé », qui a fasciné les hommes d’Eglise comme les profanes. Mystère de son succès et mystère de son fondateur, figure charismatique.
Pourtant, la figure emblématique du fondateur, Frère Roger – Roger Schutz à l’état-civil (1915-2005) – reste, à bien des égards, méconnue.
Ce livre, première biographie historique de Frère Roger, voudrait échapper à la légende, non pour en prendre systématiquement le contre-pied, mais pour restituer toute une vie dans son contexte historique.
La tâche n’a pas été facile. Taizé n’aime ni l’histoire ni les archives et cultive un certain goût pour le secret ou le discret.
Les rencontres de Roger Schutz et de Max Thurian avec Pie XII et d’autres autorités romaines en 1949 et 1950 n’ont été connues du grand public qu’en 1960 (1). Frère Roger a choisi son successeur, frère Alois, dès 1978, au cours d’un voyage en Afrique, mais il ne l’annonce à sa communauté que vingt ans plus tard. La communion de Frère Roger à l’Eucharistie catholique, qu’il reçoit depuis 1972, n’apparaît au grand jour que lors de la messe des funérailles de Jean-Paul II, en 2005.

Tombe de frère Roger.

Et que dire de l’itinéraire religieux de son grand-père maternel : séminariste catholique jusqu’au sous-diaconat, puis prêtre dans l’Eglise vieille-catholique, avant d’être consacré pasteur réformé ? Frère Roger n’en a jamais parlé et, aujourd’hui encore à Taizé, c’est une sorte de tabou à ne pas transgresser.
La recherche de Frère Roger, nous avons essayé, ici, de la restituer au plus près. Sans nous arrêter à la « légende », mais aussi avec le souci de ne pas travestir la vérité d’un itinéraire exceptionnel.
Outre les volumes du Journal de Frère Roger, où, souvent, il faut savoir lire entre les lignes, d’autres sources permettent de reconstituer les diverses étapes de sa vie. Il y a, d’abord, les témoignages que nous avons pu recueillir auprès de certains membres de sa famille (par exemple, sa fille adoptive, Marie Strugala), auprès de frères ou d’anciens frères de la Communauté et auprès de ceux qui, catholiques, protestants ou orthodoxes, ont été les témoins de sa vie.

Assassiné en pleine nuit de prières, frère Roger a connu le même sort que saint Pierre d'Arbues.

De nombreuses archives ecclésiastiques, institutionnelles ou privées, attendaient aussi l’historien, en France et en Suisse. Elles se sont avérées très riches, pleines de surprises et de documents précieux pour mieux saisir les décisions et les tentatives.
Frère Roger fut un « passeur » de frontières. Suisse, il s’installe en France en 1940. Calviniste, il fonde la première communauté monastique protestante en terre française. Fils de pasteur, pasteur lui-même, il est allé audelà du protestantisme. « Il est formellement catholique » disait, en 2005, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait sur l’appartenance confessionnelle deFrère Roger (2). Il a toujours franchi les murailles pour aider et rassembler. En 1940-1942, il aide des réfugiés politiques et des Juifs ; en 1945-1946, il soulage deux camps de prisonniers de guerre allemands établis près de Taizé ; dans les années 1950-60, il est à la pointe du dialogue oecuménique ; dès 1966, il pressent une vague de contestation radicale dans la jeunesse d’Europe et il saura y voir une soif de questions. Et le reste de sa vie, il mettra en oeuvre une pédagogie d’accompagnement de la jeunesse qui sera admirée par beaucoup et critiquée par certains. Frère Roger appartient maintenant à l’histoire de l’Eglise mais aussi à l’histoire de l’Europe. Les Eglises, elles, ont vu en lui un rassembleur qu’elles n’ont pu tenir à l’écart, avec lequel elles ont entretenu un dialogue, parfois rude et difficile. Si Taizé, d’origine protestante, s’est rapproché du catholicisme, il y a eu un mouvement inverse : Taizé a influencé et le protestantisme et l’Eglise catholique.
1 Le premier article qui évoque ces rencontres paraît dans le Monde le 27 octobre 1960.
2 Lettre du cardinal Barbarin à l’auteur, le 23 février 2007.
Cet ouvrage peut être commandé à l'auteur au prix de 25 euros (port compris) en écrivant à à l’ASSOCIATION NIVOIT, 5, rue du Berry, 36250 NIHERNE


Un jeune pèlerin de Taizé.