Affichage des articles triés par pertinence pour la requête le plus mauvais livre de 2008. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête le plus mauvais livre de 2008. Trier par date Afficher tous les articles

dimanche 4 janvier 2009

Le plus mauvais livre de 2008 ?


Histoire des services secrets britanniques

Gordon Thomas

Nouveau Monde, 620 p., 24 e, ISBN 978-2-84736-357-9.

La sortie de Quantum of Solace, le dernier James Bond, tombe à pic pour donner un coup de pouce à la vente de cet ouvrage dont la couverture évoque bien l’atmosphère des classiques films d’espions et dont le texte ambitionne être une histoire des services secrets britanniques.

Belle ambition. Mais l’auteur est-il le mieux à même de réussir son pari ? On peut s’interroger si ce polygraphe de soixante-quinze ans est en mesure de se colleter à une histoire aussi riche et complexe que celle des services secrets britanniques dont de nombreuses pages restent fermées à la curiosité des historiens.

Auteur tout terrain, Gordon Thomas publie son premier livre au début des années soixante : un guide pratique pour apprendre aux familles à s’en sortir seules en attendant le médecin. Ensuite, il s’intéresse tout autant la maladie du légionnaire, aux prélèvements d’organes qu’à la diplomatie pontificale, à l’esclavage moderne ou encore il se frotte à l’écriture de fiction. Bref, il a écrit de tout sur tout et visiblement cet éclectisme lui a plutôt bien réussi car il se vante d’avoir vendu quarante-cinq millions d’exemplaires pour une trentaine de titres différents (l’éditeur français en a compté une dizaine de plus), signés très souvent avec un coauteur. Ces chiffres me semblent gonflés à l’hélium ou encore au gaz des tourbières car notre homme réside en Irlande – un choix bien judicieux quand on connaît la fiscalité sur les droits d’auteurs dans la Verte Erin.

La lecture du volume que viennent de publier les éditions Nouveau Monde avant même une parution en anglais rappelle a contrario qu’aucun manuscrit n’est publié par une maison d’édition anglophone sans une importante préparation éditoriale, travail qui dans le cas de l’édition française brille par son absence.

Cela est bien normal. Un ouvrage en anglais est assuré de se vendre au moins à quatre fois plus d’exemplaires qu’une édition en français, sans compter les droits dérivés pour la télévision et le cinéma. Dans ces conditions, il est plus facile pour les éditeurs d’Outre-Manche d’investir davantage dans la discrète alchimie qui transforme une pierre brute (parfois très brute), le manuscrit, en pierre taillée, le livre achevé.

Pour l'édification de nos visiteurs, voici quelques notes prises à la volée, sans l'ambition de constituer une recension achevée.

Les éditeurs anglophones consacrent du temps à la lecture du manuscrit, crayon en main, pour repérer non seulement les lourdeurs de style, mais aussi et surtout les erreurs factuelles et les incohérences dans la construction de l’ouvrage. Il n’y a rien d’anormal. Le nez dans le guidon, l’auteur manque du recul nécessaire pour s’apercevoir des lacunes ou des doublons. L’éditeur doit le faire à sa place. Dans le cas qui nous occupe, le manuscrit semble avoir été envoyé directement de l’ordinateur du traducteur à celui du maquettiste, sans passer par la case maison d’édition. En ce qui concerne le correcteur, il s’est contenté du minimum syndical.

Les exemples sont légion. On va en citer quelques-uns des plus flagrants. À la première page de l’ouvrage, il est question de John McLeod, patron du MI-6 et puis, patatras, il disparaît pour laisser place à Scarlett. S’agit-il de l’héroïne d’Autant en emporte le temps ? Une espionne anglaise ? Et l’auteur a changé de récit sans avertir le lecteur ? Pas du tout. Gordon Thomas a omis de préciser que John McLeod s’appelle en réalité John Scarlett McLeod. Comprenne qui pourra.

Une traduction en dessous de tout

Grave inconvénient pour un ouvrage traduit de l’anglais, une langue bien maîtrisée par d’excellents traducteurs, l’adaptation en français est calamiteuse. L’US Corps of Engineers devient le corps des ingénieurs de l'Armée américaine au lieu, tout simplement, d'écrire le Génie américain. Son fondateur français, Louis Duportail a dû s'en retourner dans sa tombe.

Ailleurs il est question d'une expérience pratiquée par des Israéliens sur un prisonnier arabe (sans que l'auteur s'en émeuve, visiblement quand c'est un Arabe qui sert de cobaye dans une expérience de vivisection, Gordon Thomas ne trouve rien à redire) coupable « d'avoir fusillé un soldat israélien ». S'il y a bien quelque chose d'impossible, c'est à un homme seul de fusiller qui que ce soit. Qui a fait la boulette, l'auteur ou le traducteur ?

Les exemples de traduction à côté de la plaque sont si nombreux que je ne cite que quelques-uns en passant :

Escadron de tireurs prussiens [un escadron réunit des cavaliers]

Croix rouge de saint Georges [en existe-t-il d’autres couleurs ?]

Bureau du cabinet [Cabinet Office]

Branche spéciale [Special Branch]

Armure israélienne, [les blindés israéliens]

Déchaînement de l’espionnage [en réalité espionnite]

Médaille d’honneur [Medal of Honor]

« Depuis les attentats de Londres, les bombardiers de la RAF étaient constamment “parés à décoller » [pour intercepter de possibles avions terroristes]. Depuis quand les bombardiers sont-ils destinés à des missions d’interception ?

La conférence de Yalta marque le point de départ de l’Union soviétique. [Confusion avec le bloc soviétique ? ou bien l’auteur ignore que l’Union soviétique a été fondée en 1922 ?]

Notre traducteur confond les grottes (caves) où se réfugient les combattants islamiques dans les montagnes du Pakistan avec des caves (cellar), top niveau le traducteur !

Nous apprenons aussi que les Britanniques possèdent des « chasseurs alpins » pour opérer là où les « patrouilles nationales » n'opèrent pas,

Les spécialistes en aviation seront ravis d'apprendre l'existence d'une flotte royale de la RAF, il s'agit en réalité du Queen Flight de la RAF, l'escadrille chargée des voyages officiels de la reine.


Un florilège d’erreurs de fond


Le bon sens et un minimum de connaissances techniques semblent avoir été épargnés à l'auteur qui se vante pourtant être un spécialiste du renseignement. Comment peut-il écrire sans frémir en parlant des avions espions américains U-2 : qu'ils « devaient voler à suffisamment haute altitude pour échapper aux radars soviétiques ». Mais quel âne bâté ! Ces appareils volaient vite et très haut pour échapper, non pas aux radars, mais aux missiles de la DCA et aux intercepteurs soviétiques. Les radars ne peuvent pas repérer les avions qui volent à très basse altitude. En revanche, ils sont capables de suivre le moindre boulon en orbite autour de la terre. Alors, un avion de 15 tonnes !

Appareils de radiogoniométrie sophistiqués permettant de localiser un site Web.

Chaque jour on utilise suffisamment de pellicule pour faire le tour de la terre au niveau de l’Equateur.

Une bombe à longue portée capable d’atteindre la côte est de l’Amérique.

Mille an plus tôt en Egypte, Tunisie et autres points de l’Est du bassin méditerranéen, les chiites avaient régné en paix auprès de leurs frères sunnites jusqu’à ce qu’un schisme les divise durant les premiers siècles de l’islam.

Le système qu’utilisaient les cryptologues s’appelait ULTRA, en fait non. C’est le résultat du travail des cryptologues qui était désigné comme ayant pour source ULTRA.


Un auteur fâché avec les notions les plus élémentaires de chronologie


Selon Thomas Gordon, en juin 1940 : des civils étaient fusillés dans les rues d’Amsterdam et de Varsovie et des trains entiers de Juifs roulaient vers l’Est.

Quand Donovan arrive à Londres en juillet 1940 on l’informe que « le SOE avait commencé à faire entrer ses saboteurs en France occupée. » Stupide. Le premier agent du SOE sera envoyé en France, en mai 1941, près d’un an plus tard. Gordon nous dit que Donovan visite la base secrète de Tempsford « depuis laquelle ils s’envolaient pour leurs périlleuses missions ». malheureusement, cette base ne sera opérationnelle qu’à partir d’octobre 1941.

Allen Dulles n’a pas plus de chance avec Gordon Thomas que William Donovan. L’auteur écrit : « En effet, après l’entrée de l’Amérique dans la Grande Guerre, Washington l’avait envoyé en Autriche, où les Bolcheviques étaient en train de préparer leur révolution. L’un d’entre eux était Lénine. »

Comment les Américains pouvaient-ils envoyer un diplomate en poste dans un pays avec lequel ils étaient en guerre ? Absurde. En réalité, Dulles avait été détaché à Vienne en 1916, quittant ce pays pour Berne en avril 1917 après la déclaration de guerre de l’Amérique à la double monarchie. C’est dans cette ville qu’il aurait pu rencontrer Lénine et non en Autriche.

Décidément Gordon Thomas est fâché avec la chronologie et son traducteur n’est pas capable de repérer une erreur de date grande comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. En parlant du premier V1 à toucher Londres, il écrit : « venus exécuter la vengeance promise par Hitler après la destruction de Dresde.» Il n’y a qu’un problème, Dresde a été bombardée le 14 février 1945, soit sept mois plus tard.

Gordon Thomas raconte des histoires et embrouille tant et si bien son récit, notamment en ne donnant pas une seule date, que même un historien perdrait le fil des événements. L'embrouillamini atteint son comble quand il s'évertue à raconter l'intervention des services secrets britanniques en Amérique du nord dans les années 1939 à 1941 en omettant l'essentiel. Cette opération a été menée délibérément par Londres pour forcer les Etats-Unis dans la guerre avec le soutien tacite de la Maison blanche et d'une bonne partie des élites de la côte Est en marge de la loi et contre l'avis de la majorité de la population américaine.


Un problème récurrent du texte est l’absence dramatique de dates. Une année est jetée à la volée puis l’auteur enchaîne les paragraphes sans plus rien indiquer. On ne sait plus à quel mois on est et même si on demeure dans la même année.

Cette absence récurrente de précision est caricaturale. Par exemple, on nous explique que Cromwell avait déclaré une guerre durant laquelle le renseignement avait joué un grand rôle. Mais il oublie de préciser laquelle.

Gordon Thomas nous explique que dans les années 1970 le MI-5 avait accru ses efforts de recrutement dans les universités, notamment à Oxford et Cambridge, et l’auteur précise : « Il en sortait des diplômés qui au retour de la guerre avaient bénéficié des études supérieures gratuites promises par le gouvernement. » Faut-il en déduire que ces étudiants sont restés près de vingt-cinq ans sur les bancs de l’université ?

Erreurs : visite de Stewart Menzies, chef du MI6, à Allen Dulles à Berne. Elle ne figure pas dans la biographie d’Allen Dulles par James Srodes. De même que Thomas reprend la légende de la plaque sur la porte d’entrée de Dulles à Berne en pleine guerre expliquant « qui il était et ce qu’il faisait ».

Parmi ses sources concernant Dulles, il indique William Buckley, chef de station de la CIA au Liban. Il a été assassiné en 1985, bien avant que l’auteur ne publie d’ouvrages sur l’espionnage et il a été recruté par l’agence en 1965, après le départ d’Allen Dulles. Comment Buckley a-t-il bien fait pour rencontrer Dulles dans un cadre lié au renseignement ? Mystère.

Thomas assure que le MI-6 avait ouvert un bureau à New York après l’entretien de Stewart Menzies avec Dulles. Or, ce n’est pas exact. Dès le début de la guerre, les Britanniques ont ouvert un bureau dans la grande ville américaine sous différentes couvertures.

Le directeur du MI-5 était en 1904 « préoccupé par la menace que représentait l’agitation dans l’Allemagne de l’empereur Guillaume II». Quelle agitation ? Quelle menace ?

Thomas avance la présence d’une ambassade britannique à Dublin en 1905. À cette époque, l’Irlande faisait partie du Royaume-Uni. Il n’existait pas d’ambassade britannique à Dublin. Quand on pense que l’auteur habite en Irlande !

Embrouillé avec la valeur relative de l’argent


L’auteur semble avoir des rapports difficiles avec l’appréciation des prix. Ainsi, pour donner le coût d’une statue ornant le siège du MI-5, Gordon Thomas livre un prix en dollars ! Comme si la livre sterling n’avait pas cours dans le contre-espionnage anglais.

Un des éléments qui dévoilent l’ignorance totale de l’histoire de la part de l’auteur est sa méconnaissance de la valeur relative des choses. À de nombreuses reprises, il donne des coûts en livres qu’il fait suivre de la valeur en euros comme si la livre de 1930 ou de 1905 avait la même valeur qu’une livre de 2007. Prenons à titre d’exemple une de ses affirmations. En 1905 (date probable car l’auteur néglige de la mentionner), le Weekly News offre une récompense de 10 livres à tout lecteur en mesure de dénoncer un espion. L’auteur nous précise qu’il s’agit de l’équivalent d’une douzaine d’euros.

Rien de plus faux. Si on tient compte de l’évolution des prix, il s’agit de 769,87 livres de 2007, en tenant compte de la hausse moyenne des revenus nous avons 4100,21 livres et enfin 7,087 livres si on tient compte de l’évolution du produit national brut. En d’autres termes, en livres 2007 on obtient non pas 12 euros, mais une somme qui évolue entre à la date de janvier 2008 entre 1022,77 euros et 9425,71 euros. Belle marge d’erreur à l’image du reste du livre.


Gordon Thomas.

Ignorance crasse ou équilibre mental précaire ?

Le mépris constant qu’affiche l’auteur pour l’histoire révèle une immense ignorance. Il a beau habiter en Irlande, mais il n’hésite pas à écrire qu’après 1840 un grand nombre de nationalistes irlandais ont été pendus sur des gibets placés le long des routes avec des pancartes les dénonçant comme traîtres. Devant de pareilles énormités, on hésite à accuser l’auteur. Ne s’agirait-il pas d’une traduction maladroite. Impossible de le vérifier. Mais le reste de l’ouvrage plaide en faveur de l’inculture crasse de Gordon Thomas.

Un paragraphe plus loin, commençant par « Pendant ce temps, à Londres… » Il est question d’un premier ministre conservateur, lord Bute sans préciser qu’il s’agissait en réalité » d’un chef de gouvernement de 1762 à 1763. Comprenne qui pourra !

On en arrive à s’interroger sur l «’équilibre mental de l’auteur quand celui-ci nous explique sans mollir que Vernon Kell, le directeur général du MI-5 durant la Première Guerre mondiale avait passé des accords d’échanges d’informations avec les services secrets américains et le Deuxième Bureau français. Ces deux derniers services « lui faisaient parvenir des copies des transmissions radio interceptées dans lesquelles des travailleurs américains et français encourageaient leurs homologues britanniques à perturber l’effort de guerre. » Sans commentaires !

Le fait que l'auteur soit fâché avec la chronologie se révèle à de nombreux petits détails. Il est capable, par exemple, de confondre le président Roosevelt (Théodore) avec l'autre président Roosevelt (Franklin) et cela dans une même double page ! (178-179), que dire quand l'auteur confond (et pas qu’une seule fois) l'opération de décryptage la plus connue de la guerre Froide, Venona, avec la ville italienne de Verona (Vérone). On ne peut que s'étonner quand l'auteur rapporte une conversation entre le premier ministre britannique Eden et le ministre des Affaires étrangères français Guy Mollet. Hélas, le ministre s'appelait en réalité Christian Pineau (qui quelques pages plus loin devient premier ministre alors qu'à cette époque, en France il y a un président du Conseil !).

Toujours plus fort dans le domaine de la confusion mentale, l'auteur attribue à la « machine Ultra » le déchiffrement des codes de la Kriegsmarine, alors que dans le vocabulaire des renseignements, Ultra désignait la source des renseignements fournis par les déchiffrements des messages allemands émis par l’intermédiaire de la machine Enigma.

Emporté par son élan d'auteur à deux sous, toujours prêt à se damner pour une phrase toute faite ou un cliché, Gordon Thomas n'hésite pas à écrire au sujet de l'immigration des Juifs en Palestine dans les dernières années du mandat britannique : « Aux Etats-Unis, les organisations juives de secours avaient acheté – souvent à prix exorbitants – pratiquement tous les bateaux en état de naviguer ». Si on prend cette phrase au pied de la lettre, en fonction des navires disponibles à cette époque, vcette affirmation équivaut à des centaines de navires, chiffre totalement invraisemblable.

La méconnaissance abyssale de l'histoire et le refus de se laisser guider par le simple bon sens se révèle ici ou là, en fonction des sources qu'il a parcourues d'un crayon distrait. Par exemple, en parlant des réactions américaines l'affaire de Suez, Gordon Thomas écrit : « Les compagnies pétrolières que les Etats-Unis possédaient en Amérique du Sud cessèrent d'approvisionner les deux pays [la France et le Royaume-Uni] ». On aurait aimé des détails car les approvisionnements en provenance de cette région, principalement le Venezuela, étaient alors, et le sont restés, insignifiants.

Quand Gordon Thomas aborde un des plus graves échecs des renseignements britanniques, leur incapacité de prévoir l'invasion des îles Malouines par les Argentins, il ne lui accorde que quelques lignes. Comme il ne connaît rien à cette page de l'histoire, il ne peut justifier cet échec qu'en l'attribuant aux restrictions budgétaires ayant affecté le service chargé de suivre les affaires hispano-américaines. La vérité est tout autre. Il ne pouvait guère prévoir cette invasion car elle avait été ni prévue, ni planifiée. Elle était un développement improvisé qui surprit en premier lieu les militaires argentins chargés de le mener à bien. Si Gordon Thomas ne le sait pas, quel crédit lui accorder en général dès qu'il s'agit d'histoire ?

On peut aussi s'interroger sur ses connaissances de base sur les propres organismes qu'il est supposé bien connaître à titre d'expert en services de renseignement. Par exemple, lorsqu'il confond le Secret Service chargé de la protection du président des Etats-Unis avec un « service secret de la Maison blanche » imaginaire dont il attribue la direction au patron de la CIA ! Même un enfant des écoles américain, et probablement britannique, à condition qu'il ait vu assez de feuilletons et de films à succès, sait que le Secret Service est placé sous l'autorité du secrétaire au Trésor et qu'il ne s'occupe pas de renseignement mais de la protection du président et de la lutte contre le faux monnayage.

En ce qui concerne la France, le pays n'existe pas dans la version toute particulière de la géographie selon Gordon Thomas, non seulement il ne mentionne pratiquement jamais ses services secrets (par exemple son rôle dans le déchiffrement de la machine Enigma, mais il ignore tout de son rôle dans la lutte contre le terrorisme islamique et par exemple, les avertissements envoyés par Paris avant le 11 septembre. Autre exemple caricatural, lors qu'il mentionne l'intervention de Colin Powell au Conseil de sécurité des Nations unies, avec son fameux flacon rempli de faux anthrax, il ne mentionne même pas la réponse faite par Dominique de Villepin qui a pourtant fait la une de la presse et recueilli l'approbation de la majorité des nations présentes.

Pour l'arithmétique de base, il n'est pas fort non plus. Pour lui, les 202 victimes de l'attentat de Bali en 2002 étaient principalement australiennes et britanniques. En réalité, les chiffres respectifs sont de 88 et de 24.

Halte au feu !

Il est temps d'arrêter le massacre pour un livre ni fait ni à faire et surtout pas à publier en l'état. Les véritables spécialistes du renseignement pourront relever les lacunes (comme l’oubli du renseignement naval durant la Première Guerre mondiale, la fameuse Room 40). En ce qui me concerne, c'est probablement l'ouvrage le plus mauvais de ceux que j'ai reçus en 2008.

L'éditeur français à l'origine de cet ouvrage avait pourtant eu une bonne idée au départ, mais il a eu tort d’accorder sa confiance à un auteur qui ne la méritait pas. En outre, je soupçonne le manuscrit d'avoir été adapté par un traducteur qui n'a pas avoué son incompétence pour les domaines techniques liés au sujet du renseignement et, surtout, le texte français n'a pas été relu par une personne ayant au moins un vernis de culture générale.

Les erreurs monumentales que contient cet ouvrage, l'absence totale de dates ou de renseignements précis et fiables, me conduisent conseiller un classement vertical sans appel.


L'avis de l'éditeur

Pour que les visiteurs aient un autre son de cloche, voici comment l'éditeur présente l'ouvrage :


Voici l'histoire du renseignement au Service de Sa Majesté, des triomphes de la Seconde Guerre mondiale, des trahisons de la guerre froide, des rapports complexes avec la CIA et le Mossad, encombrants alliés. Gordon Thomas y raconte les combats en cours contre l’islamisme et Al-Qaïda.
Il n'existait pas jusqu’ici en français d’histoire globale des services secrets britanniques, les célèbres MI5 (sécurité intérieure) et MI6 (sécurité extérieure), parmi les plus vieux services secrets du monde. L’imaginaire collectif autour de ces deux agences est incarné par le héro de Ian Fleming, James Bond, agent 007 (Prochain opus au cinéma, Quantum of Solace, ce 31 octobre.) Gordon Thomas nous montre que la réalité du renseignement « au service de Sa Majesté » peut parfois dépasser la fiction.
Voici l’histoire des triomphes de la Seconde Guerre mondiale, des trahisons de la guerre froide, des rapports complexes avec la CIA et le Mossad, encombrants alliés. L’auteur raconte les combats en cours contre l’islamisme et Al-Qaïda. Ses nouvelles révélations sur les armes biologiques combattues par le MI6 font froid dans le dos : « bombe génétique » anti-noirs imaginée par les scientifiques d’Afrique du sud durant l’Apartheid, mort mystérieuse du Dr Kelly qui en savait trop sur certains trafics, arrivée du Polonium à Londres…

Pour la première fois après 50 ans d’investigation, Gordon Thomas accepte d’ouvrir ses archives sur les guerres secrètes du renseignement britannique.
Ses sources au sein des deux agences britanniques acceptent d’évoquer des affaires intérieures.
Ses contacts dans d’autres services étrangers témoignent de rapports parfois tendus dans des dossiers qui, pour certains ne sont toujours pas refermés.
Gordon Thomas a enquêté sur certaines affaires récentes et explosives :
- Le rôle du MI6 dans les attaques sur les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie.
- Comment les Anglais ont organisé la défection d’un haut responsable iranien.
- Les divers scandales, bien étouffés, qui ont tout récemment affecté les services britanniques.
- Le rôle des Britanniques dans les projets d’attaque américaine contre l’Iran.
- Les opérations du MI6 dans la lutte contre le terrorisme, l’enquête sur les attentats de Londres dont, l’épilogue judiciaire de ces derniers jours embarrasse Gordon Brown.


Voici l'opinion du site spécialisé Spyworld

Voici l’histoire du renseignement au Service de Sa Majesté, des triomphes de la Seconde Guerre mondiale, des trahisons de la guerre froide, des rapports complexes avec la CIA et le Mossad, encombrants alliés. Gordon Thomas y raconte les combats en cours contre l’islamisme et Al-Qaïda.

Il n’existait pas jusqu’ici en français d’histoire globale des services secrets britanniques, les célèbres MI5 (sécurité intérieure) et MI6 (sécurité extérieure), parmi les plus vieux services secrets du monde. L’imaginaire collectif autour de ces deux agences est incarné par le héro de Ian Fleming, James Bond, agent 007 (Prochain opus au cinéma, Quantum of Solace, ce 31 octobre.) Gordon Thomas nous montre que la réalité du renseignement « au service de Sa Majesté » peut parfois dépasser la fiction. Voici l’histoire des triomphes de la Seconde Guerre mondiale, des trahisons de la guerre froide, des rapports complexes avec la CIA et le Mossad, encombrants alliés. L’auteur raconte les combats en cours contre l’islamisme et Al-Qaïda. Ses nouvelles révélations sur les armes biologiques combattues par le MI6 font froid dans le dos : « bombe génétique » anti-noirs imaginée par les scientifiques d’Afrique du sud durant l’Apartheid, mort mystérieuse du Dr Kelly qui en savait trop sur certains trafics, arrivée du Polonium à Londres…

Voici l'opinion du site spécialisé Le renseignement

Voici l'histoire du renseignement au Service de Sa Majesté, des triomphes de la Seconde Guerre mondiale, des trahisons de la guerre froide, des rapports complexes avec la CIA et le Mossad, encombrants alliés. Gordon Thomas y raconte les combats en cours contre l’islamisme et Al-Qaïda.

Il n'existait pas jusqu’ici en français d’histoire globale des services secrets britanniques, les célèbres MI5 (sécurité intérieure) et MI6 (sécurité extérieure), parmi les plus vieux services secrets du monde. L’imaginaire collectif autour de ces deux agences est incarné par le héro de Ian Fleming, James Bond, agent 007 (Prochain opus au cinéma, Quantum of Solace, ce 31 octobre.) Gordon Thomas nous montre que la réalité du renseignement « au service de Sa Majesté » peut parfois dépasser la fiction.
Voici l’histoire des triomphes de la Seconde Guerre mondiale, des trahisons de la guerre froide, des rapports complexes avec la CIA et le Mossad, encombrants alliés. L’auteur raconte les combats en cours contre l’islamisme et Al-Qaïda. Ses nouvelles révélations sur les armes biologiques combattues par le MI6 font froid dans le dos : « bombe génétique » anti-noirs imaginée par les scientifiques d’Afrique du sud durant l’Apartheid, mort mystérieuse du Dr Kelly qui en savait trop sur certains trafics, arrivée du Polonium à Londres…

Voici ce qu'en pense Nicolas Bernard sur le site Histoforum :

Alors que James Bond revient sur le grand écran et que ses rivaux du contre-espionnage de la série M.I.-5 (Spooks, en version originale), s’illustrent sur le petit, il n’est jamais inintéressant de se pencher sur la réalité des services de renseignements britanniques. A cet égard, le livre de Gordon Thomas, journaliste très renseigné et spécialiste des affaires liées au monde de l’espionnage, intéressera certainement les amateurs de bons thrillers, de même que les connaisseurs de cet univers interlope.

Le titre de l’ouvrage rend imparfaitement compte de la nature de ce dernier. Sa trame, pas toujours ordonnée, se constitue surtout d’une suite d’anecdotes très renseignées sur les épisodes les plus significatifs, des plus « glorieux » aux plus navrants, de l’évolution des services de renseignements britanniques, en particulier sur les vingt dernières années.

C’est le « siècle élizabétain » qui institutionnalise l’appareil de collecte d’informations et de sécurité de l’Etat, puisque l’Angleterre, au XVIe siècle, doit affronter aussi bien la dissidence intérieure de Mary Stuart que la menace extérieure constituée par l’Espagne de Philippe II. Les espions de Sa Majesté prendront de l’assurance, acquerront leur réputation de quasi-infaillibilité (pas totalement justifiée), la Deuxième Guerre Mondiale étant leur « finest hour » pour citer Churchill : liquidation des réseaux d’agents nazis, décryptage des codes de l’armée allemande et de la Marine japonaise, « couverture » du Débarquement... En attendant les affres de la Guerre Froide, la révélation de l’existence de « taupes » soviétiques (dont le tristement célèbre Kim Philby), les difficultés posées par l’I.R.A., les échecs face à l’Egypte de Nasser au cours de la crise de Suez. Jusqu’à ces vingt dernières années, qui ont vu s’effondrer « l’ennemi principal » qu’était l’U.R.S.S., et surgir de nouvelles puissances (la Chine) et de nouveaux défis (Al Qaida), sur fond de persistance de crises déjà bien vieilles (le Moyen-Orient, en particulier l’Iran).

Entre filatures, meurtres, mensonges officiels, trahisons, défections (telle celle de cet officier du K.G.B., Oleg Gordievski, ou celle de ce haut responsable iranien, Ali-Reza Asgari), le livre établit une fois de plus que la réalité dépassera toujours la fiction. Non pas que les agents britanniques, du moins leurs chefs, soient des James Bond en puissance : le sexe peut être bien présent, mais l’incompétence, l’erreur de jugement, le carriérisme, le parti pris politique, ne sont jamais bien loin. L’auteur revient ainsi sur l’affaire David Kelly, ce spécialiste de la guerre bactériologique retrouvé « suicidé » en juillet 2003, en pleine controverse sur la présence (ou, plus exactement, l’absence) d’armes de destruction massive en Irak, outre d’apporter des précisions sur les préoccupations des espions américains et britanniques quant aux... cent millions de tonnes d’hélium-3 enterrées sous la surface lunaire, source d’énergie pouvant approvisionner la Terre pendant un millénaire ! Au moins, après le désastre du 11 septembre, ne pourra-t-on pas accuser la communauté du renseignement britannique de ne pas faire œuvre de prévoyance.


On est en droit de se demander, après lecture de ces avis autorisés, qui de nous a lu l'ouvrage de Gordon Thomas ?

mercredi 19 mars 2008

Libé est toujours révolutionnaire

Dans son édition de ce matin, le quotidien libéral Libération publie sur son gueuloir une attaque en règle de l'ouvrage le Livre noir de la révolution française publié par les éditions du Cerf voici quelques semaines et dont nous avons donné un compte-rendu mitigé (cliquer ici). Dans des propos recueillis par la journaliste Camille Stromboni, l'universitaire Jean Clément Martin règle quelques comptes et soulève d'intéressantes questions.

Voici ci-après le texte de l'entretien. Nous invitons nos visiteurs à suivre le lien vers Libération pour lire les commentaires des visiteurs dont certains ne sont piqués des hannetons.

Livre noir de la Révolution française: «une manipulation»

«Une France coupée en deux avec les catholiques d’un côté, les révolutionnaires athées le couteau entre les dents de l’autre: le Livre noir de la révolution française donne une vision totalement faussée» affirme Jean-Clément Martin, professeur d'histoire de la Révolution française à l'université Paris I-Panthéon-Sorbonne et directeur de l'Institut d'histoire de la Révolution française (CNRS). La publication aux éditions du Cerf, début janvier, du « Livre noir » de la révolution provoque l'indignation des historiens, qui dénoncent « l'absurdité » de certains chapitres. « On peut faire de l’idéologie, certes, mais on ne peut pas expliquer le passé avec ça, souligne Jean-Clément Martin. On est clairement en présence d’une critique catholique de la Révolution, proche de l’intégrisme même

Vieux truc des propagandistes : « des historiens », sans citer de noms, comme si toute la corporation s'était levée en masse pour dénoncer l'ouvrage. Également à épingler : « proche de l'intégrisme », la méthode bien connue de la disqualification. Accuser quelqu'un d'intégrisme évite de parler de ses arguments.


Le Livre noir sort-il des rails de l’histoire « officielle » de la Révolution française ?

Il n’y a pas, ou plus, d’histoire officielle de la Révolution française. Y en a-t-il eu d’ailleurs? Je dirais plutôt qu’il existe plusieurs histoires convenues, au sens où tout le monde s’accorde à parler d’événements identiques : la prise de la Bastille, la Déclaration des Droits de l’Homme, la mort du Roi... C’est comme dans un grand jeu de l’oie, on passe toujours par là ! Ensuite il y a les cases subalternes : la Constitution Civile du clergé, la fuite à Varennes, l'insurrection de la Vendée... sur lesquelles on insiste plus ou moins.

Grosso modo, trois écoles "classiques" existent sur ces événements. La première est consensuelle, plutôt libérale centre droit : la Révolution débute en 1789, tourne mal en 1792, et vire dans le sang en 1794. Heureusement, il y a une session de rattrapage en 1799, et on reste dans un Etat démocratique. Cette vision présente les violences mais aussi les gains de la Révolution. Une deuxième vision, plutôt à gauche, insiste sur la défaite de la Révolution à cause des traîtres qui ont pris le pouvoir. La Révolution finit dans un système bourgeois qui débouche sur Bonaparte. Enfin, dans la 3ème vision, 1789 découle des faiblesses de l’Ancien Régime, des difficultés économiques, et du travail de « sape » des philosophes. Et ce n’est pas une vraie Révolution, c’est d’abord et avant tout du sang ! C’est une position partagée par exemple par François Furet qui souligne l’inutilité de la Révolution qui n’appelle que le sang.

Le Livre noir entre dans cette dernière vision en l’aggravant. Non seulement la Révolution de 1789 est sanguinaire, mais elle est même scandaleuse. Il ne faut donc pas s’étonner si ensuite, tout va mal ! Dès le chapitre introductif, Pierre Chaunu décrit le désordre et le malheur de la Révolution en les rapprochant des merveilles du vaccin de Jenner découvert à la même époque. La révolution de Jenner, qui a sauvé des millions de vies, doit donc primer sur la Révolution française qui ne fut que destruction. Le Livre noir va encore plus loin : tout ce qui est révolutionnaire est mauvais. Il faudrait donc revenir aux valeurs tirées de la contre-révolution, et plus précisément de son aile radicale et clairement catholique.


Mgr Fellay n'aime pas la Révolution.


C'est donc un point de vue religieux sur la révolution.


On est clairement en présence d’une critique catholique de la Révolution, proche de l’intégrisme même. Les vrais ennemis des auteurs du Livre noir, ce sont finalement tous les individus qui ont accepté de critiquer la monarchie, au nom d’un catholicisme éclairé des Lumières.

Allons, tous les ânes ne s'appellent pas Martin. Ne pas disqualifier sans arguments. Que viennent faire les intégristes ici. Ce n'est pas très digne d'un sorbonnard à mortier d'oublier que Pierre Chaunu, un des auteurs du Livre noir est… protestant.

Le Livre noir donne une vision totalement faussée de la Révolution : une France coupée en deux avec les catholiques d’un côté, les révolutionnaires athées le couteau entre les dents de l’autre. Les catholiques des Lumières et les révolutionnaires modérés sont totalement absents ! (comme l’Abbé Grégoire, l’abbé Fauchet, ou l’abbé Lamourette). Même les catholiques massacrés par les révolutionnaires, mais qui avaient adhéré à l’origine à la Révolution, ne sont jamais cités. C’est une déclaration de guerre à tous ceux qui, d’une certaine façon, avaient accepté que le monde ait pu changer. Cette vision est parfaitement erronée, n’apporte rien et ne permet pas de comprendre l’histoire. On peut faire de l’idéologie, certes, mais on ne peut pas expliquer le passé avec ça.

Très bien, des arguments. On a failli attendre.

Ce livre oublie même de rappeler que la Révolution française a permis la régénération du catholicisme Français ! Ce sont les catholiques qui le disent : Joseph de Maistre affirmant que cette Révolution a participé du plan de Dieu. Cette épreuve aurait fait rejaillir le sang neuf catholique. C’est quelque chose qui aurait mérité d’être rappelé : cet évènement a été une épreuve terrible, certes, mais une épreuve qui a renforcé le catholicisme romain !

Le dérapage le plus évident semble être le lien établi entre la Révolution Française et l’antisémitisme voire le futur fascisme.

Comparer Saint Just au fascisme est absurde. Il n’y a pas la hiérarchisation des individus, ou l’échelle des êtres, qu’il y avait dans le fascisme. De même assimiler la Révolution à un mouvement antisémite n’a aucun sens. Les communautés juives d’Alsace, ou les négociants juifs bordelais étaient déjà victimes de persécutions auparavant. Au contraire, la Révolution donne l’égalité aux juifs, conservée sous Napoléon. Les juifs allemands ne s’y trompent pas à l’époque, et approuvent l’occupation française car ils apprécient cette égalité. Il est vraiment impossible de faire passer la Révolution française pour antisémite, c’est un tour de passe-passe considérable. À ce sujet, le Livre noir fait véritablement de la manipulation.

Vous aussi cher professeur. Quid des réformes de Louis XVI sur le statut des Juifs ?


Les auteurs se livrent à d'autres comparaisons, du côté des régimes communistes... En particulier sur la question de la Terreur.

On ne peut pas parler d’un régime de Terreur sous la Révolution, comme cela a existé en Russie soviétique, dans le Cambodge de Pol Pot, ou sous la Chine de Mao. Quand on regarde les textes, la Terreur n’a jamais été « à l’ordre du jour ». Robespierre lui-même n’en voulait pas, ainsi que la quasi-totalité des conventionnels. Si la violence existe, un régime de Terreur n’est pas la même chose : c’est la centralisation de la violence par l’État, qui l’organise et l’applique. Ce n’est pas le cas de 1789 à 1793 ! Et le Tribunal Révolutionnaire, centralisé ensuite, ne correspond pas à la Terreur : les procédures juridiques persistent et de nombreux accusés sont acquittés. Ce ne sont pas les purges staliniennes, ni les mises à mort systématiques dans les camps de concentration cambodgiens ! Pire qu’un raccourci, c’est une invention pure et simple, appuyée sur la dénonciation opérée par quelques Conventionnels après Thermidor que ce qui s’était passé auparavant s’appelait « la Terreur ». Ce n’est pas non plus parce que Lénine ou Trotski se seraient inspirés de la Révolution Française qu’on peut assimiler les deux régimes.

Donc la Terreur n'a jamais existé. Nous ne sommes plus dans le Révisionnisme, mais plutôt dans le Négationnisme d'un crime contre l'Humanité. Il fait fort le Martin !


L’analogie avec le terrorisme d’aujourd’hui n’est donc pas valable ?

On comprend que le terrorisme puisse s’enraciner dans le souvenir de la Révolution et de la terreur, telle que le Directoire et la Restauration la dénoncent ensuite. Cependant, les textes de l’époque sont explicites : la Terreur est une arme employée par l’Ancien Régime, et les Conventionnels affirment en 1793 qu’ils ne puniront que « la loi à la main ». Ce n’est pas du terrorisme, ce sont les pratiques violentes d’une époque. Des mesures répressives vont être employées, mais moindres par rapport aux pratiques précédentes dans la mesure où la justice monarchique, elle, utilisait la Terreur avec de nombreux supplices. Si la justice révolutionnaire, c’est la guillotine, c’est aussi le refus du supplice et une mort quasi-médicale. Ce qui a été perçu à l’époque comme un aménagement de la peine de mort, comme une peine adoucie. L’utilisation politique de la guillotine dans la répression a changé la perception de cette mise à mort, en oubliant que l’Angleterre se livre à la même époque à des supplices bien pires, et ce jusqu’en 1832 ! Ce dont le Livre noir ne parle évidemment pas. De même qu’il ne fait aucune comparaison avec les répressions abominables sous Napoléon par exemple.

Belle occultation des crimes de la Révolution, dont les populicides chers à Gracchus Babeuf, qui inaugurent une ère nouvelle de l'histoire du monde. Nous aurions aimé quelques détails croustillants sur ces « supplices anglais » et sur les répressions abominables sous Napoléon.


Qu'est-ce qui anime à votre avis les auteurs du Livre noir ?

Que cela plaise ou non, la Révolution française a bâti le monde moderne. On peut dénoncer cet évènement sans expliquer pourquoi il a eu lieu. Mais toute lecture manichéenne insistant sur des « méchants » n’explique rien, et traduit sans doute une grande insatisfaction de ne pas trouver des réponses simples à des questions compliquées.

La Révolution française est un chantier considérable et il y a toujours besoin de retravailler sur ce moment historique. Il faut continuer à creuser les mécanismes culturels, politiques, religieux… qui ont fait que ces Français sont entrés en Révolution. À l’inverse, ce livre participe à ce mouvement de repentance, très à la mode actuellement, qui laisse dans une sorte de désespérance continue, à propos de tout et n’importe quoi, contre-productive et dangereuse. La réponse passe alors par le retour au travail historique, l’érudition et la vulgarisation. Sans doute, faut-il accepter de penser que les historiens ont eu des responsabilités en privilégiant des ouvrages scientifiques très « pointus », en oubliant le public cultivé à qui ce livre noir est destiné. Ils ont un rôle à jouer en écrivant des livres de vulgarisation historique permettant de rendre compte simplement de la complexité des choses, sans rien oublier des violences par exemple, mais sans non plus être aveuglé par elles. Cela permet d’éviter les raccourcis : ce qui arrive aujourd’hui n’est pas le résultat direct de ce qui s’est passé avant! De la même façon, entre la Révolution française et la révolution russe, il y a eu de nombreuses étapes intermédiaires qu’il convient d’expliciter. C’est le seul moyen de lutter contre ce genre de théories du complot absurdes.

Jeter en pâture une période historique, seulement pour montrer du doigt les coupables, n’apporte rien. L’Histoire n’est souvent qu’un tissu de sang, alors des Livres noirs on peut en faire autant qu’on veut. D’ailleurs, je ferai bien le Livre noir des livres noirs ! »
Belle déclaration d'intentions. Serait-il capable de la mettre en pratique pour toutes les périodes historiques ? J'en doute.


Jean Clément Martin est l'auteur la Révolution française, Editions le Cavalier Bleu, collection Idées reçues, 2008 et la Révolte brisée, femmes et hommes dans la Révolution française et l'Empire (1770-1820), Armand Colin, 2008

lundi 17 mai 2010

Bravo Libération

Le journaliste François Musseau a publié dans les colonnes de Libération un portrait du juge Garzon qui, en dehors de quelques omissions parfois grosses comme un éléphant, est aussi honnête que possible et dont la tonalité de gauche n'est pas incompatible avec un bon niveau de professionnalisme. Un exemple qui devrait inspirer ses confrères francophones travaillant en espagne.

Baltasar Garzón, l’inquisiteur sur le bûcher

Pinochet, les mafieux, l’ETA : il traque le gros gibier, mais le chasseur est désormais la cible et a été suspendu vendredi. Car le juge espagnol a commis un acte irréparable : s’attaquer aux crimes du franquisme.

La chasse est ouverte. On ne pouvait pas imaginer plus gros gibier : le «superjuge», le «juge étoile» ou «Supergarzón». Celui qui paraissait se situer par-delà le bien et le mal. L’homme qui faisait trembler tous les puissants de ce monde. Celui qui a stupéfait l’opinion internationale lorsqu’en 1998, sur son initiative, l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet est arrêté à Londres alors qu’il prenait le thé avec son amie Margaret Thatcher. Depuis des années, il tutoie le prix Nobel de la paix, on l’a souvent annoncé à la tête de la Cour pénale internationale, la CPI (1). Il est une icône de la justice universelle, une référence de l’ingérence dans tous les recoins de l’impunité. Une légende vivante. Les Espagnols ont une expression pour cela : «Se merece una estatua», il mérite qu’on lui érige une statue.

Or, il s’agit maintenant de le déboulonner de son piédestal. Depuis 1988, ce type est toujours en haut de l’affiche, sans cesse sous les projecteurs. Aujourd’hui plus que jamais, au moment où il joue la fin de sa carrière. Pas un «faiseur d’opinion» qui ne se soit fendu d’un billet au vitriol sur son compte, ou d’une chronique dithyrambique dans l’espoir de sauver sa peau. Dans toute l’Espagne, on est sorti dans la rue pour le salir ou le défendre. Référence morale selon les uns, grand inquisiteur selon les autres. Pour ou contre son lynchage, au choix.

Car le superjuge est bel et bien au banc des accusés. Avec la bénédiction du Tribunal suprême (2), rien que cela. Il a trois affaires sur le dos, trois dossiers d’accusation. Sont-ils contestables, sinon même discutables ? Peut-être bien. Car tout laisse à penser que Baltasar Garzón est surtout la cible de nombreux ennemis, qui veulent son scalp en lui retirant sa fonction. Ce qui a été fait vendredi par son autorité de tutelle, qui l’a suspendu le temps qu’il soit jugé (2).

Reprenons l’une après l’autre les casseroles que traîne le juge. Dans l’ordre, l’accusation la plus cruciale portée contre lui est d’avoir agi par mauvaise foi (en droit, on dit prévarication) en instruisant un procès contre les crimes du franquisme, alors qu’ils avaient été amnistiés. Le deuxième grief vise ses méthodes d’investigation jugées douteuses par la droite espagnole, qu’il a mise en cause dans un récent procès de corruption. Dans le troisième dossier, il est accusé de corruption, pour avoir favorisé un grand banquier qui avait grassement rétribué des conférences qu’il a tenues aux Etats-Unis. Bref, des charges assez variées et lourdes pour que, sauf miracle, il s’en tire indemne. Même s’il n’est pas homme à se laisser abattre facilement. Garzón risque jusqu’à vingt ans d’interdiction d’exercer. Autant dire qu’à 54 ans, cela mettrait fin à sa carrière. Une retraite (très) anticipée, le crépuscule d’une idole. Celui qui brisait les destins des mafieux, des terroristes et des corrompus voit soudain le sien en balance, suspendu à un fil.

Pouvoirs exorbitants

Ni le battage médiatique autour de lui ni les battues de chasse contre lui n’entravent, depuis vingt-et-un ans, le rituel qu’il suit avec la régularité d’un pantin articulé : sous le crépitement des flashes, il s’extirpe de sa voiture officielle un peu lourdement, active le pas en portant à bout de bras un cartable trop lourd et, ignorant son pouvoir d’attraction, se dirige tout droit vers son bureau de l’Audience nationale, le tribunal d’instruction n° 5. Sur les six existants, c’est le plus connu, celui de Garzón, la star.

En plein cœur de Madrid, près de la place Colomb, ce n’est pas rien, l’Audience nationale. Une puissante machine judiciaire - héritière du franquiste «Tribunal de l’ordre public» - qui monopolise et centralise toutes les affaires sensibles (grande criminalité, terrorisme, pédophilie, haute corruption…), et où les juges d’instruction ont des pouvoirs exorbitants (3). Sa juridiction est ordinaire, mais tout change lorsqu’il s’agit de terrorisme, d’ETA ou d’islamiste. Même si les peines sont plafonnées à quarante ans de prison, les procédures sont exceptionnelles, les gardes à vue à la discrétion du juge, la mise en détention préventive presque systématique ; et, une fois derrière les barreaux, le suspect est placé en régime d’isolement. Autant dire que n’importe quel juge d’instruction de l’Audience nationale a de quoi faire trembler. Baltasar Garzón particulièrement.

Comment savoir ce qui se passe dans la tête du superjuge ? Ses récentes déclarations, prononcées de la même voix aiguë et chevrotante, ne laisse transpirer aucun état d’âme, c’est une langue juridique, froide et mécanique. Il a toujours cette démarche de notaire replet, ce visage terriblement sérieux et buté, ces lunettes rondes d’expert-comptable, ces cheveux peignés en arrière qui lui confèrent un air d’hidalgo un brin arrogant. Comment savoir ce qui trotte dans sa tête, s’il ne donne aucune interview, s’il ne lâche aucune confession ? Sauf une fois, dans un livre publié en 2005, Un monde sans peur (4).Piochons cet extrait qui peut nous donner une piste : «Tu attires l’attention, et à partir de là, tu te transformes en vedette, en protagoniste, en médiatique, en controversé. C’est-à- dire en quelqu’un qui agit sous l’impulsion de la popularité et des sondages […] pour être reconnu ou récompensé. En un mot, en un monstre. Un monstre bon pour certains, mauvais pour d’autres, mais toujours un monstre.»

Bon ou mauvais, le voici, notre monstre, presqu’en cage. Fini de soupçonner et d’accuser, il lui faut se défendre. Fini d’arracher des aveux, il doit rendre des comptes. Arroseur arrosé, voilà le superjuge superjugé. Ou mieux, dans son cas, le chasseur chassé. Car, plus encore que le foot (il a toujours joué gardien de but), la chasse est, depuis tout jeune,sa passion. De préférence dans les maquis semi-arides des sierras de Jaen, au nord-est de son Andalousie natale. Et, bien évidemment, Baltasar Garzón n’est pas de ceux qui sillonnent la garrigue en solitaire, avec son bon vieux chien pour dézinguer un canard boiteux. Son affaire, c’est la caza mayor, grandes battues et gros gibier. L’autre jour, un sénateur conservateur, anticipant le châtiment judiciaire contre lui, lançait cette réflexion sarcastique : «Si jamais on le laisse en liberté, il aura tout le temps de chasser abondamment, le superjuge !»

Trophées de chasse

Si Baltazar Garzón est aujourd’hui un paria, c’est qu’il a franchi une ligne rouge, celle marquée par le passé franquiste de l’Espagne. Jusqu’ici, certes, il n’a pas manqué de courage et d’ambition, s’attaquant pêle-mêle à des barons de la cocaïne en Galice, à des mafieux russes sur la Costa del Sol, à des terroristes basques d’ETA, à Berlusconi et sa chaîne Tele 5, à Pinochet et aux tortionnaires de l’ex-dictature argentine, aux geôliers de Guantánamo, sans compter d’innombrables politiciens véreux… De beaux trophées de chasse judiciaire, souvent coffrés et jugés. L’Argentin Luis Moreno Ocampo, procureur de la Cour pénale internationale de La Haye, n’a jamais caché son admiration : «C’est le seul juge au monde à avoir enquêté sur les services secrets de son pays.» On y reviendra.

Oui, mais seulement pour se venger de ne pas avoir reçu le poste ministériel qu'il pensait mériter.


La ligne rouge, il l’a franchie tout simplement en balayant devant sa porte, ce qu’aucun magistrat espagnol n’avait osé faire. Depuis des années, Garzón a fait avancer les frontières de la compétence judiciaire. La législation espagnole permet à tout juge d’instruire des affaires pour crimes contre l’humanité, quel que soit le pays, contre un dictateur déchu ou en exercice. Mais dans le même temps, il était reproché à Garzón de ne pas appliquer ce principe dans son pays, l’Espagne, qui fut la chasse gardée d’un dictateur, Francisco Franco, durant quatre décennies.

Il est étonnant que le journaliste oublie de mentionner que Garzon avait auparavant classé une plainte contre le seul criminel contre l'Humanité encore en vie en Espagne, Santiago Carrillo, au motif que les lois d'amnistie le lui interdisaient.


En 2008, Garzón répond à ces détracteurs et ouvre une instruction contre le régime franquiste. Deux ans plus tôt, le socialiste Zapatero a fait approuver une «loi de mémoire historique», qui accorde une réparation morale aux victimes de la dictature et élimine des symboles de l’ancien régime. Mais Garzón va plus loin. Il accuse le Caudillo et 44 responsables franquistes de «volonté d’extermination» et de «crimes contre l’humanité», à partir de 1936, contre des opposants républicains qui seront incarcérés, assassinés, ostracisés ou poussés à l’exil. Tant pis si Franco et la plupart des autres accusés sont morts depuis longtemps, le mal est fait.

Chape de plomb

Car, pour l’Espagne conservatrice, en bonne partie héritière du franquisme, le juge a commis un acte irréparable. Que Zapatero rende hommage aux victimes républicaines, passe encore. Mais qu’un magistrat balance par-dessus bord la légitimité du franquisme et le range dans les régimes les plus vils, nazi inclus, pas question. Baltasar Garzón a enfreint un principe sacro-saint : on ne touche pas aux franquistes. En 1975, à la mort du Caudillo (dans son lit), ce fut le deal : le régime dictatorial accepte le jeu démocratique mais, en échange, il impose l’impunité de tous les responsables franquistes comme condition non-négociable. «Logiquement», en 1977, des lois d’amnistie sont votées. C’est la transition de l’«amnésie» : une chape de plomb scelle un passé honteux et sanglant. Que personne ne s’avise de la lever…

C’est exactement ce qu’a fait Garzón, brisant du même coup un tabou et déclenchant des cris d’orfraie dans l’Espagne conservatrice, le Parti populaire, les médias (les quotidiens ABC et El Mundo, la Cope, radio de la conférence épiscopale…) et surtout dans la magistrature, un des milieux où l’empreinte franquiste est toujours vivace. D’autant que, sur demande d’associations de descendants de victimes, le superjuge exige l’identification de 151 000 cadavres répartis dans des centaines de fosses communes. Au nom des lois d’amnistie, la justice lui barre la route. Garzón est dessaisi de l’affaire au profit de 62 tribunaux provinciaux qui, bien sûr, enterreront l’enquête. On est en novembre 2009. Normalement, tout aurait dû en rester là.

Curieux, le journaliste ne mentionne à aucun moment que ces poursuites de Garzon contre Franco se sont heurtées à l'opposition décidée du pouvoir socialiste incarnée dans la personne du procureur général Javier Zaragoza.


Février 2010, coup de théâtre : avec l’aval du Tribunal suprême, un juge, Luciano Varela, voit en Garzón une belle proie et attaque bille en tête. Il dénonce une prévarication pour avoir instruit un procès en «ignorant de façon inexcusable les lois d’amnistie». Deux groupuscules tomberont du ciel pour déposer la plainte. L’un, Mains propres, est une association inconnue de magistrats d’extrême droite ; l’autre, Falange de las Jons, jadis un des bras armés du régime franquiste, est une formation résiduelle qui, aux dernières élections, n’a recueilli que 23 000 suffrages. Le juge d’instruction, lui, a un autre profil. Chevronné, vaniteux et arrogant comme Garzón, Luciano Varela a un passé gauchiste, ses proches sont socialistes. La rumeur dit qu’il a une dent contre le superjuge. Une guerre d’egos, tout bêtement.

Alors évidemment, vu de l’étranger, c’est l’incompréhension. Comment celui qui fait arrêter Pinochet peut-il être accusé dans son propre pays de s’être attaqué à l’ancienne dictature ? Qui plus est par deux mouvements d’extrême droite ! Tout le monde se dit que la justice espagnole a perdu la tête. Des magistrats prestigieux, de France notamment, appuient publiquement Garzón. Le New York Times exige «un procès juste» et dénonce «une tentative politiquement motivée pour mettre fin à la carrière d’un juge valeureux». En Argentine, où l’impunité a été levée et où on doit une fière chandelle à Baltasar Garzón, 800 associations manifestent leur répulsion contre un «procès contre-nature».

Références sélectives du journaliste qui mentionne l'éditorial du New York Times en faveur du juge mais pas celui du Wall Street Journal contre lui.


Côté espagnol, malgré la crise financière et un chômage à 20 %, beaucoup se déchirent de nouveau sur le passé. La presse souligne que Garzón a ouvert la boîte de Pandore et que l’ambiance est «guerracivilista». En clair, qu’elle a des airs rappelant la Guerre civile qui opposa franquistes et républicains, entre 1936 et 1939, et dont Franco sortira vainqueur. Le quotidien conservateur ABC s’en prend au juge étoile qui «a réveillé le fantôme des deux Espagne». Une majorité semble malgré tout soutenir le procès de Garzón contre Franco : 61 % des Espagnols estiment que le superjuge était «habilité à instruire le procès» et qu’il est «victime d’une persécution judiciaire». Le 24 avril, à Madrid, des dizaines de milliers de gens, emmenés par le cinéaste Pedro Almodóvar, se mobilisent en faveur de Garzón et des victimes du franquisme.

Confériencier bien payé

Baltasar Garzón a d’évidence des alliés mais, dans les hautes sphères, ce redresseur de torts s’est surtout attiré beaucoup d’inimitiés. Le zèle justicier irrite, notamment les magistrats. Pas un dossier sulfureux ne lui échappe. Le terrorisme basque, c’est pour lui, et l’Irak, et la grande corruption, et le terrorisme islamiste… Personne ne lui dénie un certain courage, lui qui vit sous forte escorte, et dont la maison de Madrid a été plusieurs fois vandalisée par des inconnus. Mais tout de même, il en fait trop ! Sa réputation internationale insupporte, les gros cachets qu’il touche à chacune de ses conférences aussi. C’est l’opinion du juge Varela, par exemple, qui l’a mis sur le banc des accusés.

Agaçant, le superjuge a des allures de shérif, ou de procureur à l’américaine. Il veut tout, il peut tout. Il est le premier juge à superviser une opération antidrogue, en Galice, du haut d’un hélicoptère. Le premier à parler en France avec des chefs d’ETA. En 1993, il se lance dans la politique, adoubé par le socialiste Felipe González. Garzón se voit déjà ministre de la Justice omnipotent, ou à la tête d’un FBI à l’espagnole. Or, il ne sera qu’un secrétaire d’Etat de l’ombre. Furieux, il claque la porte, revient à l’Audience nationale et prépare sa vengeance : il déterre le dossier des GAL, groupes antiterroristes de libération (des escadrons de barbouzes anti-ETA téléguidés par le gouvernement socialiste), et met au trou de hauts dirigeants pour «terrorisme d’Etat». Ce qui lui vaut, depuis, la haine des socialistes.

Instructions à la va-vite

Vaincu en politique, Garzón s’est juré de triompher en père Fouettard de la justice. Quitte, souvent, à en faire trop, à en perdre les pédales. Ici, on parle de garzonada pour qualifier un coup à la Garzón : un dossier d’instruction bouclé à la va-vite, truffé d’imprécisions, suivi d’un grand show judiciaire. Dans un procès-fleuve intenté en 1998 à l’entourage d’ETA, il emprisonne des dizaines de suspects… pour en relâcher la majorité plusieurs mois plus tard, faute de preuves. Idem concernant l’enquête des sanglants attentats islamistes de mars 2004, à Madrid.

Très bien vu. Des renseignements peu habituels dans la presse francophone où les thuriféraires du juge sont légion.


A la rigueur judiciaire, il préfère le barouf médiatique. Ses collaborateurs de l’Audience nationale le décrivent comme un «dictatorcito» (un petit dictateur) qui impose un rythme infernal, épuise ses équipes, ne supporte pas qu’on lui tienne tête. Et c’est là que le bât blesse : héraut des défenseurs des droits de l’homme, il n’en est pas, lui, un garant. Dans les milieux judiciaires, il est réputé pour prendre des mesures arbitraires, ne pas respecter les droits de la défense. «Il abuse du secret de l’instruction, de la détention provisoire, de la mise sous séquestre des biens et des périodes d’incommunication pour les gens accusés de terrorisme», critique le juriste Jaume Asens. De même, il ne s’embarrasse pas des règles de procédure pour parvenir à ses fins : ainsi, pour confondre la corruption du Parti populaire, bien réelle apparemment, le superjuge aurait mis illégalement sur écoutes des politiciens en conversation avec leurs avocats.

Un observateur judiciaire le décrit ainsi : «Il a un côté coupeur de têtes, à l’image d’autres juges d’instruction mégalos, comme Eva Joly ou Arnaud Van Ruymbeke. Garzón a fini par se croire tellement haut et puissant qu’il s’imagine au-dessus des lois. La fin a fini par justifier les moyens.» Avec ses airs d’incorruptible au-dessus de tout soupçon, l’Eliott Ness de l’Audience nationale en énerve bien d’autres, dans la magistrature espagnole. Les convaincus que Baltasar Garzón ne cadre pas forcément avec l’image qu’il a toujours projetée, celle d’un bon père de famille (il a trois enfants) à la morale irréprochable, ou d’un moine soldat de la justice pur et désintéressé. Ils estiment notamment que le superjuge a toujours été moins sévère avec le «délit économique» que d’autres crimes. La troisième affaire qui le concerne l’accuse d’ailleurs de corruption. En 2005-2006, Supergarzón aurait été financé (on parle de 1,7 million d’euros) par la banque Santander pour des colloques dans une université new-yorkaise. Or, à peine rentré à Madrid, il a classé sans suite une plainte présentée contre Emilio Botín, le président de cette même banque. Echange de bons procédés ?

Mégalo, utopiste…

Le grand inquisiteur andalou possède au moins une belle vertu. Par courage, éthique, ego surdimensionné, ou peut-être les trois à la fois, il choisit et donne de la résonance à des causes justes. Et tant pis si, parfois, sa justice universelle vire au donquichottisme. Faut-il s’étonner que les autorités guatémaltèques ne veulent pas coopérer pour juger Efraín Rios Montt, l’ancien dictateur génocidaire qui a pignon sur rue ? Ou que la justice américaine ait refusé de lui livrer ceux qui ont «monté» Guantánamo ? Ou encore que la Chine protège des généraux impliqués dans la répression au Tibet de mars 2008 ? Le gouvernement Zapatero en a assez de se faire remonter les bretelles par les chancelleries concernées.

Alors, quel avenir pour ce Batman pas toujours vertueux ? S’il avait été interdit d’exercer pour avoir usé d’écoutes téléphoniques illégales ou pour corruption dans l’affaire des conférences à New York, son prestige en aurait subi un coup fatal. Mais puisqu’il est suspendu de ses fonctions pour avoir instruit le procès du franquisme, il devrait en sortira moralement vainqueur. Garzón défend l’idée que les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, argument qui réduit à néant les fameuses lois d’amnistie de 1977. Et son avocat de rappeler que l’Espagne est l’unique pays européen avec un passé dictatorial où ce type de crimes n’ont pas été jugés. «Le procès contre Garzón est une absurdité, affirme Leandro Despouy, ex-juriste de l’ONU. Pour un peu, viendront un jour des réclamations internationales contre l’Espagne, qui a signé des conventions contre les violations des droits de l’homme.»

«Notre grand inquisiteur brûlé sur un bûcher ! Ça fait drôle», écrit un chroniqueur d’El Pais. «Ses dossiers d’instruction laissent certes à désirer, mais il a l’immense mérite d’être un agitateur qui secoue le cocotier judiciaire, milieu qui a une tendance naturelle à s’ankyloser», tranche le philosophe Fernando Savater. Dans l’immédiat, on a du mal à imaginer Garzón à 54 ans, savourant une préretraite dorée dans sa sierra de Jaen, entre rédaction de ses mémoires et battues de chasse. La chute dans l’anonymat après tant d’années dans la lumière serait une rupture trop forte.

A propos d’anonymat, au cas où Oussama Ben Laden l’aurait oublié, Baltasar Garzón a lancé contre lui un mandat d’arrêt international. C’était en 2003. Toujours sans résultat.

(1) La CPI a proposé au juge une mission de sept mois (lire «Libération» du 12 mai). (2) Lire page 6. (3) Seul le Tribunal suprême peut annuler une décision de l’Audience nationale. C’est la plus haute juridiction espagnole, excepté lorsqu’il s’agit d’interpréter la Constitution, compétence exclusive du Tribunal constitutionnel. (4) Calmann-Lévy, 2006, 310 pp., 17 €.