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mercredi 25 mars 2009

François Delpla s'attaque à Mers El-Kebir

Excellente nouvelle, l'historien français François delpla va consacrer son prochain livre au drame de Mers El-Kebir.

Il l'annonce dans sa dernière lettre d'informations (extrait) :

Mon prochain livre portera sur Mers el-Kébir (3 juillet 1940) et, bien que j’aborde là pour la première fois (mise à part la biographie de Hitler, Grasset, 1999) un sujet rebattu, son traitement menace d’être encore moins convenu que d’habitude.

Car le principe de Renouvin, d’étudier les questions internationales simultanément dans tous les pays concernés, a été ici plus négligé encore que sur d’autres chapitres de la Seconde Guerre mondiale, avec une excuse cependant : ces pays sont nombreux et pas tous faciles à discerner. Ces dix à douze minutes de canonnade contre une flotte impuissante retentissent non seulement en France et en Grande-Bretagne, ce qu’on disait, et aux Etats-Unis, ce qu’on entrevoyait, mais en Allemagne et en Union soviétique, dont elle précipitent l’affrontement, moins d’un an plus tard, scellant par là le sort de la guerre elle-même. Le Japon, également, n’est point inattentif.

Les discussions juridiques sur l’armistice, pour savoir s'il protégeait ou non la flotte française d’une mainmise allemande, et si Churchill avait raison de penser que non, seront certes rappelées, mais relativisées.

Pour l’instant je n’ai guère abordé la question sur le site, mais plutôt sur son forum, et l’endroit où vous pouvez trouver le plus de réflexions pertinentes sur la Toile, outre le site très ouvert de l’association des victimes, est l’excellent forum « Le monde en guerre ». Mais en avant-première de mon ouvrage on peut lire ce que j’écrivais sur le sujet en 1993 sous le titre « Oran : canonnade contre Halifax » dans Churchill et les Français en 1993, et supputer si ces lignes ont, ou non, bien vieilli.

samedi 5 avril 2008

François Depla : pan sur le bec à Adrien Le Bihan

François Delpla tout sourire.

Dans son excellent blog, François Delpla remet les pendules à l'heure à propos de la biographie de Georges Mandel par Nicolas Sarkozy qui a déclenché l'ire d'Adrien Le Bihan.

Cette longue critique de la biographie de Georges Mandel publiée en 1994 sous la signature de Nicolas Sarkozy suit deux axes fort divergents : il s’agirait à la fois d’un plagiat bâclé, et d’un travail subtil, sournois et donc nécessairement soigné, de dévalorisation de la figure du général de Gaulle, pour lui substituer celle d’un autre héros, Mandel, présenté comme plus authentique, plus vertueux et plus lucide à la fois. Tantôt l’auteur est accusé d’avoir paresseusement copié, et tantôt de s’être arrêté, avec une précision millimétrique, lorsque le propos plagié menaçait de desservir la démonstration.
aurait émis, ou plutôt cherché à émettre, le 25 juin 1940, par le biais de l’agence Havas. Son bureau Parmi les questions très nombreuses qu’aborde ce pamphlet, je retiendrai à titre d’exemple celle sur laquelle il insiste le plus : l’appel « de Casablanca » que Mandelcasablancais aurait finalement refusé de transmettre le communiqué déposé par l’ancien ministre. Il s’y proclamait chef du gouvernement français et appelait à la continuation de la guerre, en dépit de l’armistice entré en vigueur à l’aube de cette journée.

Il s’agit d’un faux, surgi brusquement dans la presse française métropolitaine (dont il est bon de rappeler qu’elle était contrôlée par un occupant, directement en zone nord et indirectement en zone sud), le 16 août 1940. A elle seule, cette date aurait dû déclencher un scepticisme planétaire, et elle aurait sa place aujourd’hui dans le livre des records. Un coup d’Etat révélé, par l’Etat victime, avec cinquante-deux jours de retard, au moyen d’un document unique, mettant en cause une personnalité sous les verrous dont on cherche à étoffer le dossier, c’est au pire négligeable, et au mieux hilarant.

Lire la suite ici.

mercredi 27 février 2008

Un deuxième avis sur l'Armistice

François Delpla, un historien qui renouvelle notre vision de 1940,
l'année tragique.



1940 :
l’armistice de la dernière chance ?


Grand connaisseur de l’année 1940, l’historien François Delpla conteste le choix de l’armistice


Quelle est la situation de l’Armée française le 11 juin 1940 ?


Pour l’historien François Delpla, les arguties entre le gouvernement et les militaires sur le choix entre une capitulation militaire ou un armistice masquent le vrai débat. Les seules options qui s’offrent aux Français en juin 1940 sont la poursuite de la guerre ou l’acceptation d’une paix hitlérienne.

Churchill : les vainqueurs ont toujours raison.


François Delpla : Elle est « submergée par la force mécanique » allemande mais celle-ci est tout de même limitée et inapte à s’assurer rapidement d’un aussi grand pays, s’il se défend. Les troupes font retraite partout et plutôt en bon ordre mais manquent de directives et d’objectifs clairs, l’exemple le plus flagrant étant l’encerclement de la ligne Maginot encore bien garnie de soldats, car le général Prételat avait vainement sollicité un ordre d’évacuation. Par ailleurs, à certaines remarquables exceptions près comme Doumenc, les grands chefs font surtout de la politique, dans un sens très précis : ils exigent du gouvernement la cessation de la lutte.

Qui propose le premier au gouvernement de demander un armistice ?

Pétain, lors du comité de guerre du 25 mai. Même un Weygand, ce jour-là, lui objecte qu’il s’agit d’une « question interalliée ». Le lendemain cependant, il s’affole d’avoir donné lors de cette réunion son aval au transfert du gouvernement à Bordeaux en cas de menace contre Paris. Il va trouver Reynaud pour tenter de lui faire rapporter cette disposition : il se résigne donc à la signature d’un armistice dès que la capitale sera sur le point de tomber, et ce, quelles qu’en soient les conditions.

L’armistice ne violait-il pas l’accord signé avec les Britanniques le 28 mars ?

Si. Le gouvernement britannique pose comme condition le 16 au matin, pour autoriser Reynaud à demander à l’Allemagne ses propres conditions, la mise à l’abri de la flotte de guerre française dans des ports anglais. Condition non remplie. Il est vrai qu’une certaine confusion règne ce jour-là, à Londres comme à Bordeaux. Mais il est incontestable que la France n’a pas été déliée de sa parole.

L'Armée française vue par les photographes allemands.


En quoi l’armistice différait-il de la capitulation ?

On s’appesantit trop sur cette question subalterne. C’est Reynaud qui propose à Weygand pendant une heure ou deux, le 15 juin, de lui donner un ordre écrit de capitulation. Le précédent hollandais du 14 mai hante les esprits : la reine Wilhelmine s’était exilée au Royaume-Uni avec son gouvernement tandis que le général en chef signait une capitulation militaire. Weygand prétend qu’un tel processus déshonorerait l’armée, et que les civils cherchent, en refusant l’armistice, à fuir leurs responsabilités. Reynaud lui montre, par son offre d’un ordre écrit, qu’il n’en est rien. Mais la véritable alternative oppose l’armistice et la continuation de la lutte.

Mers El Kebir : une tragédie militairement inutile aux graves conséquences politiques.


Choisir l’armistice n’était-ce pas une concession à l’armée aux dépens du pays ?

C’est là une vision politicienne teintée d’antimilitarisme. L’armée pèse certes, globalement, pour l’arrêt des combats, et en temps de guerre son avis a un certain poids, mais elle n’est pas toute seule. Il y avait d’innombrables civils qui n’avaient pas plus d’imagination que Pétain ou Weygand !

Winston Churchill vient à Washington chercher du réconfort. Il est ici salué par l'amiral Leahy, futur ambassadeur des Etats-Unis en France.

Pouvait-on poursuivre la guerre hors de la France métropolitaine ?

Evidemment. Mais à l’époque, avec tout ce que Hitler avait étalé comme puissance et tout ce qu’il avait dissimulé comme cruauté, il fallait de bons yeux et surtout un esprit en éveil pour constater cette évidence, et pour comprendre que la France n’avait, contre un tel ennemi, d’autre choix que de disparaître ou d’essayer de retourner la situation en rameutant de nouveaux alliés. Comme allait le faire Churchill. En fait, dans le monde entier, toutes les personnes qui observent le déroulement de cette guerre, ou presque, pensent que son arrêt est une question de jours, ou de semaines tout au plus si Churchill s’obstine comme un gamin à refuser les réalités, et réussit à entraîner l’Angleterre dans ses errements. Dans ces conditions, il est clair que la poursuite de la lutte nuit essentiellement à la France et il peut apparaître conforme à l’intérêt national de mettre tout en œuvre pour son arrêt.
C’est ce qui amène Pétain à commettre son acte le plus dommageable : il en appelle à la cessation du combat dans son premier discours, celui du 17 juin à 12 h 30, alors qu’il n’a pas la moindre idée, non seulement des conditions allemandes, mais du temps que Hitler va mettre à répondre à sa demande d’armistice, adressée quelques heures plus tôt par l’intermédiaire de l’Espagne. Comme il laisse passer la journée sans répondre, on falsifie le discours le soir en transformant « il faut cesser le combat » en « il faut tenter de cesser le combat », mais un mal immense a été causé pendant ces quelques heures à la capacité française de résistance, déjà bien entamée. Et, pour reprendre votre question de tout à l’heure, la différence entre « armistice » et « capitulation » est ici assez impalpable ! Sauf qu’il ne s’agit pas d’une capitulation militaire mais bien de la reddition d’un pays tout entier, proclamée par son nouveau chef de gouvernement, qui est par ailleurs un prestigieux maréchal dont l’avis sur la situation militaire a quasiment force de loi.
Après la guerre, aucun défenseur du régime de Vichy n’a daigné reconnaître qu’en juin 1940 il avait le moral à zéro, non seulement sur l’issue de la bataille de France, mais sur celle de la guerre. Tous ont prétendu qu’ils espéraient une victoire anglaise, mais que la France avait besoin d’une pause, assimilant le Pétain de 1940 à celui de 1917 qui « attendait les Américains et les chars ».

L'entrée des troupes allemandes dans une ville de France. Les visages sont tristes.

Quelles ont été les conséquences de l’armistice de juin 1940 ?

Un immense danger de paix, au cas où Churchill serait renversé, et l’effacement de la France le fragilise considérablement. Sa politique antinazie, reposant sur la valeur de l’armée française, avait connu en quelques semaines l’un des effondrements les plus rapides dans l’histoire mondiale des premiers ministres. Cette paix aurait été bénie par Pie XII, Roosevelt et même Staline, pourtant victime désignée et probablement prochaine du tigre non repu. L’agression de Mers El-Kébir peut être interprétée comme une geste désespéré pour écarter le spectre de la paix.

Hitler a-t-il commis une erreur en accordant un armistice à la France ?

Non. Plutôt que la ténacité churchillienne, qui enrageait déjà Hitler à la fin de mai 1940, lors de son arrêt devant Dunkerque, a commencé à creuser sa tombe en l’obligeant à occuper ce pays, alors que tout son programme de conquêtes était orienté vers l’est européen. Si nous observons la guerre dans sa durée, cet armistice se révèle, pour l’Allemagne, d’un rendement énorme : en maintenant une illusion de souveraineté française, il a rendu militairement économique et économiquement juteuse l’occupation du pays et ce, à travers toutes les vicissitudes, jusqu’en 1944.

Le cuirassé Dunkerque, un des enjeux de juin et juillet 1940.

Que se serait-il passé si la France n’avait pas demandé l’armistice ?

Hitler aurait été dans une position précaire, non point certes, dans l’immédiat, sur le plan militaire, mais politique. Cela aurait signifié, tout bonnement, que son enchantement se dissipait et qu’il n’était plus maître du jeu. Un pouvoir fondé à ce point sur la mystification ne saurait survivre bien longtemps au réveil des spectateurs. Car dans le domaine militaire, il aurait eu à choisir immédiatement entre l’immobilisme, qui aurait précipité le désenchantement, et une attaque contre l’Afrique du Nord, redoutablement protégée par les flottes française et britannique. Il aurait pu difficilement faire l’économie d’un enrôlement de l’Espagne, propre, comme l’attaque de l’Afrique du Nord elle-même, à fâcher tout rouge les Etats-Unis privés semaine après semaine, depuis l’agression allemande contre le Danemark et la Norvège en avril, de terres où poser le pied de l’autre côté de l’Atlantique : le raciste anti-slave se serait enlisé durablement à l’ouest et les conditions favorables à une attaque contre l’URSS se seraient éloignées à tire-d’aile.

La Royal Navy canonne des navires français.


Plus de soixante ans après les faits, comment a évolué l’analyse de l’armistice ?

Lentement ! Comme toutes les œuvres de Hitler, celle-ci exigerait d’abord, pour être bien comprise, une bonne compréhension de l’auteur et de ses méthodes. Et aussi, bien sûr, la reconnaissance du fait que la puissance allemande apparaissait irrésistible à presque toute la planète fin juin 1940… une chose que les laudateurs de Roosevelt ou ceux, moins à la mode, de Staline, sont encore moins prêts à reconnaître que ceux de Pétain ! Le sujet reste donc un peu tabou, voire miné, et les historiens, ces défricheurs professionnels, n’ont pas tous les jours toutes les audaces à la fois ni toutes les friches à leur programme.

Le président Chirac a-t-il raison de qualifier l’armistice de funeste ?

Oui, et aussi de regrouper dans un même verdict « le choix funeste de l’armistice » et « le déshonneur de la collaboration ». Son discours de 1995 à propos du Vél d’Hiv condamnait surtout la collaboration et avait l’air de reconnaître une certaine légitimité à Vichy. Je trouve intéressant qu’il en revienne aux fondements du gaullisme. On n’a pas à faire porter collectivement aux Français, déstructurés par la débâcle, la responsabilité des crimes contre la patrie et l’humanité. Pétain, il faut le reconnaître, a pris ses responsabilités lorsqu’il a dit : « Cette politique est la mienne… c’est moi seul que l’histoire jugera » (discours du 30 octobre 1940). Il est temps de lui donner raison, sans dissimuler pour autant que bien des politiciens professionnels se sont abrités derrière son képi.

Propos recueillis par Balbino Katz


Pour en savoir plus

La Face cachée de 1940 : Comment Churchill réussit à prolonger la partie François Delpla Editions François-Xavier de Guibert, 191 p., notes, biblio., 19 e, ISBN : 2868398413.

lundi 10 décembre 2007

1940 : Hitler joue, gagne et perd


Le 25 juin 2006, le président Chirac a déclaré : « Un homme […] restera comme le vainqueur de Verdun. Cet homme, c’est Philippe Pétain. Hélas ! En juin 1940, le même homme, parvenu à l’hiver de sa vie, couvrira de sa gloire le choix funeste de l’armistice… » L’armistice était-il inévitable ? Pouvait-on faire autrement ? Quelles ont été les conséquences de l’armistice sur la conduite de la guerre ? Un débat où les réponses de l’histoire heurtent douloureusement la mémoire.

Le but de Hitler en 1939 et 1940 est de réunir les conditions rendant possible la mise en place de son espace vital à l’Est de l’Europe. Après s’être efforcé d’empêcher l’Angleterre et la France d’entrer en guerre, il va chercher une victoire rapide à l’Ouest pour forcer l’Angleterre à la paix. Il réussira brillamment son objectif militaire mais il rencontrera un obstacle inattendu, un grain de sable qui va gripper sa belle mécanique expansionniste : Winston Churchill.

La décision prise par Hitler d’accorder un armistice à la France n’obéit pas à une rationalité militaire. Il eut été plus logique de poursuivre les combats quelques jours de plus et d’achever la destruction de l’Armée française tout en occupant l’intégralité du territoire français, Afrique du Nord comprise.
Cette décision est aussi peu rationnelle que celle prise par Winston Churchill au lendemain de la défaite de la France de poursuivre la guerre coûte que coûte contre l’avis d’une partie de son gouvernement et d’une fraction de son propre parti. L’historien François Delpla a bien montré que c’est pratiquement à lui seul que le premier ministre a forcé son pays à rester en guerre.
Pour comprendre cette décision hitlérienne d’arrêter les combats à l’Ouest, il faut retracer les quelques mois qui ont précédé la déclaration de guerre et rappeler les ambitions géopolitiques de Hitler, sans quoi on ne peut comprendre à la fois l’armistice et les tentatives de faire la paix avec les Anglais.

L’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933 change la donne sur le continent. L’Allemagne est gouvernée par un homme qui veut bouleverser les frontières de l’Europe en suivant une logique géopolitique inédite.


Une ère nouvelle


L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en 1933 ouvre une ère nouvelle dans l’histoire de l’Europe. Par leur choix électoral, les Allemands referment la parenthèse ouverte par le traité de Versailles. Le nouveau pouvoir en Allemagne veut retrouver le chemin de la prééminence continentale.
Les projets hitlériens sont présentés avec une remarquable clarté par le Führer lui-même, non seulement dans ses écrits ou à la tribune du Reichstag (9), mais aussi dans trois discours secrets prononcés devant différents publics militaires en janvier et février 1939. Sans faire de fioritures, Hitler expose avec franchisse son projet de Weltanschauung qui passe par l’expansion militaire de l’Allemagne vers l’Est, seul moyen pour lui d’en finir avec trois siècles de décadence allemande.
Hitler veut bâtir à l’Est de l’Europe un territoire qui serait le pendant continental de l’Empire britannique. Espace, population, autosuffisance, avance technologique, unité politique et culturelle, ce nouvel empire deviendrait un candidat sérieux pour un leadership européen, capable même de rivaliser avec les Etats-Unis.
Les étapes de cette marche vers l’Est sont bien connues. Les accords de Munich en 1938 et l’annexion des Sudètes, l’annexion de la Bohème et de la Moravie le 15 mars 1939, la récupération de Memel sur la Lithuanie le 29 mars suivant.
Il reste une dure noix à croquer, la Pologne, laquelle résiste à tout changement de frontières et notamment ne cède à aucune revendication allemande au sujet de Dantzig. Winston Churchill, en solo à Londres, et la diplomatie américaine ont joué un rôle dans ce raidissement polonais. William C. Bullitt, ami de Roosevelt et ambassadeur en France, a informé les Polonais que le président américain souhaite que les nations démocratiques règlent le problème allemand. Pour les encourager l’ambassadeur a promis à ses interlocuteurs que les Etats-Unis se joindraient ultérieurement à la guerre.

Ambassadeur à Paris et grand ami de Roosevelt, William C. Bullitt encouragea les Polonais à raidir leurs positions. Plus tard, il enverra des rapports défaitistes sur la situation de la France en 1940.


Dans ces conditions, l’affrontement devient inévitable entre la Pologne et l’Allemagne. Pour calmer le jeu et bloquer les ambitions allemandes, Londres accorde des garanties à la Pologne, le 30 mars 1939. Chamberlain change la donne sans modifier pour autant la volonté de Hitler d’obtenir par les armes ce qu’il n’a pu obtenir par la négociation, l’échange ou la menace. Ainsi, dans les heures qui ont suivi l’annonce des garanties britanniques, Hitler ordonne à Keitel de préparer l’entrée en guerre contre la Pologne si les circonstances l’exigent.
Le 18 avril, Hitler déclare à Goering qu’il est prêt à l’usage de la force pour récupérer Dantzig si les Polonais n’acceptent pas de solution négociée. Un autre changement majeur se prépare. Depuis janvier 1939, Allemands et Soviétiques multiplient les gestes en direction d’un possible accord entre les deux grandes puissances. Hitler prend au sérieux la volonté de Staline de négocier quand celui-ci remplace le ministre des Affaires étrangères Maxime Litvinov d’origine juive par Vyacheslav Molotov.
Staline négocie également avec les Britanniques et les Français. Mais il a plus à gagner d’un accord avec les Allemands et les négociateurs alliés ne bénéficient pas de l’appui politique nécessaire pour forcer les Soviétiques à un accord.

C’est dans sa résidence d’été du Berghof que Hitler a planifié l’attaque de la Pologne.

La perspective d’une entente avec Staline conforte Hitler dans ses visées expansionnistes. Le 23 mai, le Führer parle durant quatre heures devant ses principaux chefs militaires. Il leur rappelle que Dantzig n’est pas le principal objectif. Son but de guerre est d’assurer à l’Allemagne l’espace vital dont elle a besoin pour nourrir ses 80 millions d’habitants.
Alors que les préparatifs militaires vont bon train, Hitler attend avec fébrilité l’annonce d’un accord avec les Soviétiques. Il joue contre la montre car l’Armée l’a informé que le 25 août est la date optimale pour une attaque contre la Pologne.
Au Royaume-Uni, les tentations conciliatrices sont fortes. Le 4 août, Chamberlain sonde l’ambassadeur d’Allemagne au sujet d’un accord mondial entre le Royaume-Uni et l’Allemagne après lequel Londres forcerait la Pologne à céder sur Dantzig. Le 9 août, le ministre des affaires étrangères Halifax répète à son tour que l’Angleterre est prête à aller très loin pour satisfaire les demandes allemandes.
Ces propositions anglaises sont en totale contradiction avec les garanties offertes à la Pologne. En d’autres circonstances elles auraient réjoui Hitler mais ce dernier attend avec impatience l’accord avec Staline, préalable indispensable pour régler la question polonaise par la guerre : chaque jour compte. La presse allemande obéissant aux consignes de Goebbels monte le ton contre la Pologne. Le redoutable Heydrich prépare les provocations devant conduire à l’entrée en Pologne des forces allemandes.
Le 12 août, le jour même où Hitler annonce au ministre des Affaires étrangères italien que l’invasion de la Pologne va commencer deux semaines plus tard, il reçoit la demande soviétique de l’envoi d’un négociateur à Moscou.
Tout en répondant favorablement à Staline, Hitler poursuit ses préparatifs militaires. Il étudie avec un soin obsessionnel le moindre détail des plans d’opérations. Le Führer s’attache même à concevoir la prise de deux ponts sur la Vistule à Dirschau par des commandos.

Dans l’attente de Staline

Toutefois, tout reste suspendu à la conclusion rapide du pacte avec les Soviétiques. Le 21 août, vers 23 h 15, la radio allemande annonce au monde la nouvelle stupéfiante que Ribbentrop va se rendre à Moscou. Le sort de la Pologne est scellé.
Le 22 août au Berghof, Hitler réunit une cinquantaine d’officiers supérieurs pour les informer de la marche des événements et pour les rassurer sur la suite des opérations. Il explique notamment que l’alliance avec l’Union soviétique rend tout blocus naval britannique inopérant. Staline livrera le blé, la viande, le pétrole, le nickel… bref, toutes les matières premières dont le Reich a besoin.
A ce stade, Hitler ne craint plus qu’une seule chose : une démarche diplomatique venant perturber ses plans. Il est incomparablement aidé dans sa tâche par le remarquable service des écoutes lequel déchiffre les messages échangés entre les diplomates étrangers. Les tentatives de Londres pour échafauder des solutions à la crise sont ainsi transmises au fur et à mesure à Hitler.
A titre d’exemple, quand l’ambassadeur anglais arrive au Berghof le 23 août pour remettre une lettre de Chamberlain à Hitler rappelant les engagements de Londres à l’égard de la Pologne, le Führer a déjà pris connaissance du texte et sa réponse ne laisse pas beaucoup de place à la négociation.
Tard dans la soirée, après d’ultimes concessions allemandes, le pacte germano-soviétique est signé. Signe tristement prémonitoire, une rarissime aurore boréale teint le ciel du Berghof en rouge sang. Impassible, Hitler ne change rien à ses plans. L’attaque de la Pologne aura lieu le 26 août à 4 h 30 du matin.

En transformant en pacte d’assistance la garantie unilatérale que Londres avait accordée à Varsovie, l’Angleterre de Chamberlain affiche sa détermination à sauver la Pologne.

Convaincre les Anglais

Revenu à Berlin, le Führer consacre une partie du 25 août à convaincre l’ambassadeur anglais de renoncer au soutien à la Pologne en échange d’une aide allemande pour assurer la protection anglaise. Conscient du dilemme britannique, Hitler avance même qu’il ne leur en voudra pas si Londres déclenche une guerre pour la forme.
Même sans garantie quant à la non intervention de l’Angleterre, Hitler annonce finalement à 15 h 02 aux officiels venus en grand nombre assister à ce moment historique que l’attaque contre la Pologne est décidée. Cette parole du Führer met la machine de guerre allemande en marche. Plus rien ne peut l’arrêter.
Plus rien ? Pas sûr. Quelques heures plus tard, le gouvernement britannique annonce son intention de ratifier le jour même l’accord de garanties offert à la Pologne. Est-il encore temps de calmer les Anglais ? Ne voulant pas compromettre cette possibilité, à 19 h 45 Hitler suspend l’attaque.
Le lendemain, l’ambassadeur de France transmet à Hitler une lettre de Daladier l’instiguant à renoncer à la guerre. Hitler l’écoute sans émotion, ne voulant trouver dans le message que le reflet du manque de combativité des Français. Au même moment, et au grand déplaisir de Hitler, les rapports de Goebbels et de la Gestapo révèlent une hostilité de la majorité des Allemands à l’idée d’une entrée en guerre.

Un stratagème diabolique

Tandis que des contacts officieux se poursuivent discrètement, Hitler imagine un stratagème diabolique. En pleine nuit, il prépare une proposition d’accord avec la Pologne en seize points d’une grande modération. Selon toute vraisemblance, les Anglais trouveront ce projet d’accord très à leur goût et ils feront pression pour que les Polonais l’acceptent à leur tour. Toutefois, il est plus que probable que Varsovie refusera cette proposition. Le pari de Hitler est que ce refus polonais leur fasse perdre l’appui britannique.
Au matin du 29 août, Hitler sort de son chapeau la première partie de son joker diplomatique. Il dit approuver le principe de négociations directes avec les Polonais à la condition qu’un plénipotentiaire arrive de Varsovie le lendemain.
Le 30 août à minuit, l’ambassadeur britannique revient à la Chancellerie où, bien entendu, ne s’est présenté aucun plénipotentiaire polonais, tout comme Hitler l’avait prévu. Avec beaucoup de machiavélisme, Ribbentrop dévoile la seconde partie du joker hitlérien en lisant à l’ambassadeur les seize propositions allemandes dont la modération frappe le ministre anglais lequel doit repartir sans une copie du texte ! À peine l’ambassadeur a-t-il quitté la Chancellerie, Hitler donne à nouveau l’ordre de déclencher l’attaque contre la Pologne.
Toute la journée du lendemain, 31 août, l’ambassadeur multiplie les démarches pour convaincre le gouvernement polonais de l’impérieuse nécessité d’envoyer un négociateur à Berlin. Varsovie refuse obstinément d’envoyer un plénipotentiaire à Berlin et mande son ambassadeur pour simplement remettre une note au gouvernement allemand. La rencontre du diplomate avec Ribbentrop est glaciale et brève. L’Allemand demande simplement au Polonais s’il est autorisé à négocier. Devant la réponse négative de son interlocuteur, l’entretien est terminé.


Aux premières heures du matin, les troupes allemandes franchissent la frontière polonaise. Plusieurs heures plus tard, des soldats jouent une petite mise en scène pour le bonheur des photographes de la presse internationale.

Le plan diabolique imaginé par Hitler semble avoir fonctionné à merveille. Appâtés par le plan en seize points concocté par Hitler, les Anglais ont poussé les Polonais à accepter une négociation directe. Comme prévu, les Polonais ont refusé de céder à la pression. Dans quelques heures la guerre va commencer et les Anglais vont rendre les Polonais responsables de leurs malheurs – d’autant plus facilement que la presse allemande va dévoiler au monde entier le texte de ces seize points, si modérés, si raisonnables, que Hitler a ciselé avec soin. Le Führer est certain de son fait. Les Anglais ne feront pas la guerre pour la Pologne.

La guerre commence

L’attaque de la Pologne commence aux petites heures du jour, le vendredi 1er septembre. Les armées allemandes avancent sans trop de difficultés en territoire polonais, même si les opérations clandestines préparées avec tant de soin se révèlent des échecs. Les Anglais réagissent mollement et exigent le retrait des Allemands du territoire polonais, mais ne fixent pas de date limite.
Tard dans la nuit du samedi 2 septembre, Londres enjoint son ambassadeur à Berlin de prendre rendez-vous avec Ribbentrop pour le lendemain à 9 h. Informé en temps réel grâce aux écoutes téléphoniques, Hitler apprend ainsi que Londres lui fixe un délai de deux heures pour arrêter les combats – faute de quoi l’Angleterre va honorer ses récents engagements à l’égard de la Pologne.
A 11 h 30, l’ambassadeur britannique informe Ribbentrop qu’un état de guerre existe désormais entre le Royaume-Uni et le Reich allemand.
La majorité des responsables allemands est atterrée par la nouvelle. La promenade militaire à l’Est se transforme en guerre européenne. Goering propose de s’envoler pour Londres mais Hitler le lui interdit.
Alors qu’à l’Est les Polonais se battent bravement, à l’Ouest, la drôle de guerre commence. A aucun moment les 110 divisions de l’Armée française ne menacent les 40 divisions allemandes qui leur font face. Les Allemands se gardent de toute initiative. Hitler interdit à la Luftwaffe d’attaquer la flotte britannique. Il est encore possible que cette drôle de guerre se transforme en drôle de paix, une fois la campagne de Pologne achevée.

Paradoxalement, le cas de la Pologne illustre les conséquences d’une capitulation sans armistice. La prise du pays par l’Armée allemande s’est accompagnée d’une politique de destruction des élites polonaises (ici une exécution de civils polonais par des troupes allemandes).


La germanisation de la Pologne

Pendant cette campagne vont se concrétiser les premières mesures prises par Hitler pour aménager l’espace vital qu’il désire pour l’Allemagne. Des plans sont imaginés pour « résoudre le problème polonais », dont l’élimination de l’intelligentsia et des Juifs, puis la germanisation d’un grand nombre de Polonais. Pour le reste, un petit état abriterait une dizaine de millions de survivants.
Dès le mois de novembre 1940, un médecin militaire adresse à Hitler une lettre détaillant un massacre commis le dimanche 8 octobre par des SS au cimetière juif de Schwetz, où vingt à trente Polonais (dont cinq à six enfants âgés de deux à huit ans) furent exécutés. Un triste signe prémonitoire.
Au retour de Hitler à Berlin le 26 septembre, la Pologne n’existe plus. Elle est divisée entre l’Allemagne et l’Union soviétique. A l’Ouest, rien de nouveau. Le lendemain, le Führer annonce à ses officiers supérieurs que la supériorité militaire allemande sur ses adversaires n’est que momentanée. Il faut obtenir au plus vite une victoire à l’Ouest car l’Angleterre n’acceptera de signer la paix que si les troupes allemandes campent sur les rivages de la Manche.

Une victoire à l’Ouest en 1940


Hitler autorise néanmoins Goering à poursuivre des contacts avec les Anglais à travers l’homme d’affaires suédois Birger Dahlerus. Mais les propositions n’aboutissent pas. Les Anglais se méfient et les négociations échouent. Alors que l’émissaire suédois attend vainement en Hollande l’arrivée des Britanniques, le 12 octobre, dans un discours à la Chambre des communes, Chamberlain réclame des faits et non des mots. Hitler répond à sa manière en donnant l’ordre le soir même de reprendre la fabrication de bombes d’aviation.
La situation est paradoxale, car le but de guerre des Alliés – la protection de la Pologne – n’a plus de raison d’être. Il semble impossible de revenir au status quo ante. Se pose aussi aux Alliés le dilemme insoluble des relations avec Staline. Quels contacts entretenir avec l’Union soviétique qui est aussi coupable d’agression contre la Pologne que le Reich allemand ? En toute logique, les Français et les Britanniques auraient dû déclarer la guerre à Staline, le seul capable pourtant de renverser l’équilibre des forces en Europe. Répondant à une question de l’ambassadeur américain qui s’étonne de ce paradoxe, Churchill déclare en octobre 1940 : « le danger pour le monde c’est l’Allemagne, pas l’Union soviétique. »
En janvier 1940, Hitler a décidé de percer le front français à Sedan après une attaque de la Belgique et des Pays-Bas. Paradoxalement, les fuites ont aggravé les conséquences du piège hitlérien dans la mesure où elles ont encouragé les Alliés à déplacer leurs meilleures troupes vers le nord.
Le général Halder à la fin janvier expose à ses subordonnés les intentions de Hitler : « Le Führer veut vaincre la France et, alors, faire une offre généreuse au Royaume-Uni. Il reconnaît son besoin d’un empire. »

Churchill fut le promoteur de l’aventureuse expédition en Norvège. Un acte d’agression selon les critères du tribunal de Nuremberg.

Les Alliés attaquent la Norvège

La drôle de guerre continue et, toujours remarquablement informé par ses services de renseignements, Hitler connaît heure par heure l’évolution du plan allié d’invasion de la Norvège. Pour brûler la politesse à l’ennemi, les Allemands mettent en route leur propre plan d’invasion le 7 avril 1940. Mais ce sont les Britanniques qui, à l’aube du 8 avril, ont les premiers commis un acte de guerre en Norvège en minant ses eaux territoriales.
Le lendemain, les Allemands envahissent le Danemark et la Norvège. La riposte alliée à Narvick fait capoter le plan astucieusement conçu par Hitler et le gouvernement norvégien finit par se rallier aux Franco-Britanniques en dépit du fait que les Alliés soient les agresseurs initiaux.


Pour l’historien allemand Karl-Heinz Frieser, la guerre éclair à l’Ouest est le résultat de l’esprit d’initiative de Guderian et de l’improvisation créatrice de la Wehrmacht à tous les échelons.

Attaquer à Sedan

Toutefois, Hitler ne perd pas de vue que son objectif immédiat est une victoire à l’Ouest. Le 10 mai, l’offensive commence par une attaque de la Belgique et des Pays-Bas. Comme prévu par les Allemands, les forces franco-britanniques franchissent la frontière belge et se portent en avant. Cette nouvelle parvient à Hitler qui explose de joie : son piège fonctionne. Le 14 mai, le Führer ordonne que toutes ses unités motorisées se concentrent à Sedan où le général von Kleist vient de franchir la Meuse. Ensemble, ces forces balayent les Français et foncent vers la mer pour couper l’élite franco-britannique de ses arrières. C’est chose faite le 20 mai. Exultant de joie, Hitler annonce à qui veut l’entendre que cette victoire effacera les conséquences du traité de Westphalie qui fit de la France le pouvoir dominant sur le continent européen.
S’il n’aime pas les Français, Hitler apprécie les Anglais. Voilà pourquoi il est disposé à offrir les meilleures conditions de paix possibles à Londres : « Nous ne pouvons ni ne voulons nous emparer de leur empire. Il y a des gens qui n’entendent raison que si on leur donne un bon coup sur la tête. »
Quel meilleur coup sur la tête que de faire prisonniers près d’un million de soldats anglais ? Pour y parvenir, il suffit de fermer la nasse où est enfermée l’armée franco-britannique. Les avant-gardes allemandes sont à seulement 15 km de Dunkerque, le port d’où s’évacuent les Anglais, quand, inexplicablement, les panzers arrêtent leur progression et ne referment pas le piège. Que s’est-il passé ?
L’historien François Delpla replace cet arrêt de l’offensive allemande dans le contexte de l’affrontement géopolitique entre l’Allemagne et l’Angleterre. Hitler ne cherche pas uniquement à gagner une bataille, il cherche à gagner la guerre en obtenant la paix avec Londres. Pour cela, il mène de front plusieurs opérations, militaires et diplomatiques. L’arrêt devant Dunkerque est une carte de plus dans son jeu.
L’historien officiel de l’armée allemande Karl-Heinz Frieser, dans son grand ouvrage consacré à la campagne de 1940, avance une autre explication. Selon ses recherches, Hitler n’est pour rien dans l’ordre d’arrêter l’offensive de la Wehrmacht. Dès le 23 mai, le commandement allemand est très divisé quant à la conduite à tenir. Les officiers des blindés veulent poursuivre l’attaque le plus vite possible. Hantés par le souvenir de la bataille de la Marne, freinés par de graves difficultés logistiques, Kluge et Rundstedt plaident pour un arrêt momentané permettant de resserrer le dispositif allemand (d’autant plus que leurs propres chars sont immobilisés depuis le matin). A 20 heures, l’ordre d’arrêt pour le lendemain est diffusé.
L’ordre est confirmé le lendemain 24 mai à 12 h 45 par Hitler en personne lors d’une visite au quartier général de Rundstedt à Charleville.



Cette carte illustre parfaitement la situation des Alliés. Après avoir percé le front français à Sedan, le poing blindé allemand se dirige à pleine vitesse vers la mer sans rencontrer d’opposition car il fonce dans la zone des armées où il n’y a rien pour s’opposer à son passage. Elle montre également la logique de l’attaque anglaise à Arras vers le sud pour rejoindre les Français attaquant vers le nord Selon l’historien allemand, l’enchaînement des événements a été après la guerre délibérément altéré par Rundstedt et par des historiens spécialisés comme Liddell Hart afin de faire retomber sur Hitler la responsabilité de cette grave erreur stratégique. Pour Karl-Heinz Frieser, rien ne permet de suggérer que Hitler ait voulu épargner les Britanniques encerclés à Dunkerque, bien au contraire. En revanche, il a voulu par la suite transformer cette erreur en argument politique en affirmant qu’il avait fait ce geste pour prouver ses bonnes dispositions à l’égard des Anglais.

De futiles coups d’épingle ?

Pour comprendre l’arrêt de l’offensive, il faut prendre en compte la tentative désespérée des Alliés pour percer les flancs de l’attaque allemande. Dans l’après-midi du 21 mai, à la double insistance de Churchill et des Français, deux divisions anglaises lancent une contre-attaque au sud d’Arras, pénètrent d’une quinzaine de kilomètres dans le dispositif ennemi, faiblement défendu, font quatre cents prisonniers mais, victimes d’un excès de pessimisme, ne poursuivent pas leur effort. Il leur manque le mordant d’un Winston Churchill qui, depuis Londres, ne cesse de pourtant les encourager en bousculant la hiérarchie militaire.


Le général Gort n’a pas compris la logique politique des ordres de Churchill. Il a rompu trop tôt l’effort à Arras et a unilatéralement brisé le front franco-anglais, peut-être sous l’influence depuis Londres de certains pacifistes.

En donnant l’ordre à ces deux divisions de reculer d’une quarantaine de kilomètres le 22 mai à 19 heures, sans avertir Weygand, le général Gort a désobéi au commandement allié et placé les unités françaises sur son flanc dans une situation critique.
Pourtant, cette offensive aurait pu, avec beaucoup de chance, altérer le cours des événements. Si Gort avait poursuivi son effort vers le sud alors que les Français avaient repris Bapaume, les Allemands se seraient en effet trouvés en fâcheuse posture. Les Anglais ont appris trop tard l’impact de leurs efforts en interceptant le 24 mai à 11 h 32 du matin un message allemand ordonnant l’arrêt de la progression des chars aux portes de Dunkerque.

L’assaut final

Le 4 juin, l’évacuation de Dunkerque sous la protection d’unités françaises sacrifiées est achevé. Environ 113 000 Français et 237 000 Britanniques ont été sauvés. Ces derniers ont abandonné 7 000 t de munitions, 90 000 fusils, 1 000 canons, 8 000 fusils-mitrailleurs, 475 chars et 38 000 véhicules à moteur. Il aurait mieux valu les risquer dans l’offensive imaginée par les Français mais dont le général Weygand reconnaîtra dans son Histoire de l’Armée française le peu de chances de succès.
Les 136 divisions de l’Armée allemande sont pratiquement intactes. L’assaut contre la France va commencer avec une supériorité de deux contre un. En tenant compte des armées belge et hollandaise, les Alliés ont perdu 66 grandes unités dans la défaite du front nord. Le courage des aviateurs français et britanniques ne pourra pas rétablir l’équilibre des forces. (2)

La Bourrasque (1927), sous les ordres du capitaine de frégate Fouqué, participe à l’évacuation de Dunkerque. Elle est coulée après avoir touché une mine le 30 mai 1940 devant Nieuport. Il y eut 16 tués et 250 à 300 disparus.

Pas de volonté conciliatrice allemande à l’égard de notre pays, Hitler déclare à ses généraux le 2 juin : « Nous pouvons facilement trouver un terrain d’entente avec les Anglais. En revanche, la France doit être écrasée. Elle doit payer l’addition. » Le même jour, il déclare au général Rundstedt : « Maintenant que l’Angleterre va probablement vouloir faire la paix, je pourrai commencer à régler son compte au bolchevisme. »
L’atmosphère dans le camp franco-anglais est sombre. Les échecs des contre-mesures mises en route par le général Weygand, la percée allemande sur la Somme rendent toute résistance illusoire.
Au cours du dernier conseil interallié, les Anglais plaident vainement pour une poursuite de la guerre coûte que coûte. « Pourquoi ne pas défendre Paris maison par maison ? », interroge Winston Churchill. Il demande également si une guerre de guérilla ne pourrait pas s’envisager.
Cela entraînerait la destruction de la France répondent les chefs militaires français, le maréchal Pétain en tête, qui ne veulent pas faire payer à la France les conséquences d’une poursuite de la guerre par les Britanniques. Il n’est pas exclu qu’ils soient influencés par le souvenir des rapports difficiles entre Français et Britanniques au cours de la bataille du Nord.
Paul Reynaud ne peut convaincre les siens de la nécessité de la poursuite de la guerre et donc d’une capitulation militaire en Métropole. Il est évident que la majorité du conseil des ministres pense que la guerre est perdue et qu’il faut attendre des jours meilleurs. Par exemple, une intervention américaine, comme l’envisage le maréchal Pétain. En attendant, il est urgent d’attendre.
Ne voulant pas endosser la responsabilité d’un armistice, le gouvernement de Paul Reynaud démissionne. Il est aussitôt remplacé par celui du maréchal Pétain, lequel demande aux Allemands les conditions d’un arrêt des combats.
A la réception de cette nouvelle, Hitler exulte. Il réfléchit plusieurs jours aux conditions qu’il va imposer aux Français. Voulant préparer le terrain pour une fin des combats avec l’Angleterre, Hitler convainc Mussolini de réserver ses ambitions territoriales pour le traité de paix à venir et informe l’amiral Raeder que la flotte française restera intacte, car invaincue.
Vers midi le 21 juin 1940, quand Hitler arrive à Compiègne, tout est prêt pour la signature de l’armistice dans le même wagon où fut signé celui de 1918.
Il ne fait pas de doute que Hitler veut par la mise en scène des discussions d’armistice effacer l’humiliation de 1918. A 01 h 35 heure allemande, le 25 juin 1940, la sonnerie de halte au feu résonne dans les radios de l’Europe continentale, marquant ainsi une des plus étonnantes victoires militaires de l’histoire.
Pour la France, l’armistice est un choc. En quarante cinq jours, le chiffre des tués s’élève à 130 000 et dans le pays les familles dans la peine sont légion. Cinquante mille femmes prennent les habits de deuil. Dans les rues d’une partie de la France, les uniformes allemands imposent leur présence, rappel constant de l’opprobre qui frappe la nation. De leur côté, les Allemands déplorent 49 000 tués et disparus ; les Britanniques 5 000 morts.

Lord Halifax fut l’un des plus ardents défenseurs d’une paix avec l’Allemagne après la désastreuse bataille de France. Mais Churchill réussit à le mettre sur la touche en le nommant ambassadeur.

Les Anglais demandent la paix

Une partie du cabinet anglais ne voit pas de raisons à la poursuite de la guerre. A l’instigation de Halifax, et en laissant Churchill dans l’ignorance de cette initiative, les Suédois demandent le 18 juin aux Allemands les conditions d’une paix entre les deux nations. Longtemps occultée dans les archives britanniques, cette initiative était connue par les messages du ministre italien à Stockholm : « L’ambassadeur britannique sir Victor Mallet a sollicité un entretien avec le ministre suédois des Affaires étrangères pour l’informer que le gouvernement britannique souhaite négocier une paix avec l’Allemagne et l’Italie. » Les Suédois transmettent l’information à Berlin mais, pressés probablement d’en finir préalablement avec la France, les Allemands ne répondent pas. Ils ignorent que cette démarche ne bénéficie pas du soutien de Churchill – lequel y met fin dès qu’il en a connaissance.

Les Allemands vont chercher le wagon où fut signé l’armistice de 1918 pour effacer symboliquement cette tache de l’histoire militaire de leur pays.

Faire la paix avec les Anglais

En cette fin de juin 1940, Hitler est certain que la guerre va s’arrêter à l’Ouest. A ses yeux, la poursuite d’un combat aussi inégal par l’Angleterre est absurde. D’un côté, l’Allemagne n’a aucune revendication à l’égard du Royaume-Uni. D’un autre côté, l’Empire britannique n’est pas en mesure de s’opposer à une puissance continentale comme l’Allemagne. Son économie est à bout de souffle et ne peut fournir les moyens d’une guerre moderne sans des importations massives en provenance des Etats-Unis, lesquelles se payent au prix fort. Or, dans quelques mois, au printemps 1941, les caisses de la Banque d’Angleterre seront vides.
Hitler est si convaincu que les Anglais vont demander la paix qu’il ne cherche pas à pousser son avantage. Il refuse de saboter les approvisionnements alimentaires britanniques ou de préparer des attaques bactériologiques, tout comme il interdit à l’amiral Raeder de planifier des attaques contre des bases de la Royal Navy ou de préparer une invasion des îles britanniques. Un des adjoints de Jodl déclare même : « Le Führer n’a pas du tout l’intention de détruire l’Empire britannique, car la chute de l’Angleterre se ferait au détriment de la race blanche. Ce qui justifie une possible paix avec l’Angleterre après la défaite de la France et au détriment de celle-ci. On demanderait le retour de nos anciennes colonies et la fin de l’influence anglaise sur le continent. En ce qui concerne l’invasion de l’Angleterre, à ce jour le Führer n’a rien prévu de tel. »

Bordeaux, fin juin 1940. Une sentinelle allemande marque l’avancée extrême de la Wehrmacht le long de la côte atlantique.

Faire payer la France

Les intentions de Hitler à l’égard de la France sont bien moins favorables. Il veut la renvoyer à ses frontières de 1540 en récupérant les territoires au nord de la Somme, la Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté et une partie de la Bourgogne. Mais il ne faut pas que le maréchal Pétain ait vent de ses projets avant la paix avec l’Angleterre, car il serait capable de faire passer la Marine et les colonies à l’ennemi !
Last but not least, Hitler veut obliger ses alliés et la France à adhérer à une solution générale de la question juive, notamment en cédant l’île de Madagascar qui deviendrait l’exil obligé des Juifs d’Europe.
En parallèle, Hitler réfléchit à son prochain mouvement. Fin juin, il dévoile son questionnement très directement au général Rudolf Schmundt : faut-il attaquer la Russie ? Et si oui, quand faut-il le faire ?

Le grain de sable

Progressivement, l’absence de réponse britannique à ses propositions de paix transmises par des intermédiaires, font comprendre à Hitler que Churchill n’est pas Chamberlain ou Halifax et qu’il n’a nullement l’intention de rechercher un terrain d’entente. Les bombardements à répétition de l’Allemagne en sont une démonstration bien tangible à laquelle Hitler ne veut pas répondre. Bien au contraire, le Führer prépare une intervention à la tribune du Reichstag où il fera une offre de paix très conciliante. Churchill saura-t-il la saisir ?
La réponse du premier ministre arrive de manière anticipée le 3 juillet 1940 sous la forme d’une opération coup de poing… sur la flotte française ! L’attaque de Mers El-Kébir se solde par 1 297 morts français et par l’annulation du discours prévu au Reichstag.
Comme l’a bien démontré l’historien François Delpla, Winston Churchill se révèle le grain de sable qui va enrayer la belle mécanique hitlérienne. Au lieu de régler la situation à l’Ouest pour se retourner contre l’Union soviétique, l’Allemagne se trouve avec un ennemi bien réel à l’Ouest et un ennemi futur à l’Est.

Harassées, les troupes allemandes arrêtent leur progression le 24 juin au soir.

Pour tenter de forcer la main des Anglais, Hitler donne son feu vert à des préparatifs bidon d’une invasion de l’Angleterre avec l’espoir qu’ils donnent l’avantage aux partisans de la paix. Dans son refuge portugais, le duc de Windsor ne mâche pas ses mots à l’égard de Churchill et prédit « que des bombardements prolongés prépareraient l’Angleterre pour la paix. » Le duc se dit même disposé à assumer des responsabilités politiques après un armistice entre son pays et le Reich. Quand un émissaire allemand lui explique qu’il pourrait remonter sur le trône avec son épouse américaine, le duc et la duchesse se révèlent très réceptifs à ces arguments.
Finalement, le 19 juillet, Hitler lance quand même depuis la tribune du Reichstag un appel à la paix qui fait un flop. Churchill donne même l’ordre de lancer un raid aérien dans la nuit pour donner du poids à son refus de l’offre allemande.
Hitler envoie à Stockholm un nouvel émissaire afin d’informer les Britanniques de ses offres de paix : indépendance politique pour toutes les nations européennes occupées (à l’exception de la Tchécoslovaquie), aucune demande sur l’Empire britannique et ses colonies. Sur ordre de Churchill, l’émissaire trouve porte close.
Lassé par le silence britannique, Hitler accepte les plans de Goering de faire monter la pression sur l’Angleterre par des attaques aériennes. Sans le savoir, il vient d’enclencher le processus qui va le conduire à la défaite finale. n

Pur en savoir plus

La Face cachée de 1940
François Delpla
François-Xavier de Guibert, 190 p., notes, 19 e, ISBN 2 86839841 3.