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samedi 8 mai 2010

Sur les traces des zouaves pontificaux




Dans les colonnes d'Aventures de l'histoire, l'historien Louis-Christian Gautier avait consacré un excellent papier à la visite en Italie d'une association de descendants de zouaves pontificaux. Un article à relire après celui consacré à Garibaldi.

Le terme de « zouave » n’est pas a priori très valorisant : « faire le zouave ». Il appartient au répertoire d’injures du capitaine Haddock, comme « Bachi-bouzouks ». Quant aux Tirailleurs, ils ne disent que « Ouave ». Motif allégué : « On n’a pas de liaisons avec ces gens-là ». La raison profonde est peut-être qu’ils en sont issus.

La tribu des Zwawa, installée dans l’Est algérien, fournissant des soldats à l’empire turc, passa tout naturellement à partir de la conquête de 1830 au service de la France. Ces troupes indigènes furent alors commandées par le général de La Moricière (improprement orthographié Lamoricière, même chez Larousse). Si bien que lorsque celui-ci, revenu au catholicisme militant après avoir professé des opinions républicaines incompatibles avec le service de Napoléon III, eut à réorganiser l’armée du pape Pie IX, il créa un corps de « zouaves Pontificaux ». Ceux-ci étaient vêtus à l’orientale (voir dessin à la page 68), ce qui fera dire à certains cardinaux italiens que c’était bien là une idée de Français d’habiller les soldats du Pape en Musulmans. Ces zouaves Pontificaux (Z.P.) ne furent officiellement créés que le 1er janvier 1861, mais le mot, devenu « médiatique », a fini par désigner tout aussi bien les volontaires étrangers de 1860, que les anciens zouaves français qui se mettront au service du gouvernement de la Défense Nationale en 1870.

Tombeau du général La Moricière à Nantes.

Leur aventure, parfois désignée sous le nom de « IXe croisade », doit être replacée dans le contexte de l’histoire de l’unité italienne.

État nation contre Patrimoine de Saint Pierre

A la fin du XVIIIe siècle et au début du suivant, la France exporta ses idéaux révolutionnaires à la pointe des baïonnettes, en particulier dans la péninsule, où fut même créé un éphémère royaume d’Italie, dont Napoléon Bonaparte était le souverain.

Le congrès de Vienne consacra en 1815 la restauration des anciennes monarchies, l’Italie restant « une expression géographique » pour le chancelier d’Autriche Metternich. Coupant en deux la botte italienne, les états de l’Eglise, constitués des Marches, de l’Ombrie et du Latium, s’étendaient de l’Adriatique à la mer Tyrrhénienne.

Au sud des Alpes, le royaume de Piémont va jouer le même rôle que celui de Prusse dans l’unité allemande, et presque simultanément. Car les idées nationales-libérales ont poursuivi leur chemin, souvent de manière souterraine, par le biais des sociétés secrètes, dont la Carbonara, à laquelle était affilié dans sa jeunesse tumultueuse le prince Louis-Napoléon, futur empereur Napoléon III.

Ces idées vont réapparaître au grand jour lors des révolutions de 1848, qui embraseront la plupart des grandes villes d’Europe. Dans ce contexte, le pape Pie IX appela au ministère un laïc, le comte Rossi, libéral modéré partisan d’un régime constitutionnel à la française. La réaction ne fut pas celle espérée par le Souverain Pontife : Rossi était assassiné dès le 15 novembre, et les éléments révolutionnaires déclenchaient une émeute à Rome qui amena le Pape à se réfugier à Gaëte, auprès du roi de Naples.

Louis-Napoléon, qui n’était alors que Prince-Président, se trouvait – et se trouvera jusqu’à la fin de l’Empire – dans une position inconfortable : pris entre ses engagements de jeunesse (que l’attentat d’Orsini lui rappellera) et la fraction libérale de son opinion publique d’une part, et d’autre part les catholiques, qui constituaient encore un important groupe de pression, avec en particulier sa propre épouse qui le menaça même de s’installer à Rome s’il refusait d’en assurer la défense.

Ne pouvant aboutir par voie de négociation, il envoya en 1849 un petit corps expéditionnaire commandé par le général Oudinot, qui après deux mois de siège reprenait Rome à des forces numériquement six fois supérieures.

Pie IX rétabli dans ses droits, une partie de ces troupes resta sur place. Mais le problème, lui, restait posé.

L’armée du pape

Au début de 1860, les états pontificaux sont au contact du royaume du Piémont par leur frontière Nord. Le roi Victor-Emmanuel II mène dans ses états une politique de laïcisation, qui tourne vite à l’anticléricalisme sous la pression des radicaux tels Mazzini et Garibaldi. Celui-ci est utilisé comme « brise-glace » par le gouvernement piémontais : avec ses « chemises rouges », préfigurant les Brigades internationales de la guerre d’Espagne, il se livre à des coups de force qui n’engagent pas directement Victor-Emmanuel, lequel peut ainsi se poser en pacificateur et intervenir pour rétablir l’ordre, l’état de fait étant ensuite sanctionné par des consultations populaires.

Dans le courant de l’année 1860, Garibaldi débarque en Sicile puis à Naples, dont le souverain se réfugie à son tour à Gaëte. Désormais les états de l’Eglise sont pris en tenaille. Cette situation, faisant suite aux événements de 1848, amène le Saint-Siège à conclure qu’il ne peut plus se contenter d’une petite armée de parade s’il veut survivre en tant qu’état.

C’est alors qu’entre en scène un jeune prélat pas comme les autres : Xavier de Mérode, appartenant à une grande famille de Belgique où il a servi comme sous-lieutenant. Avide d’action, il s’engage à titre étranger dans l’armée française avec laquelle il participe à la conquête de l’Algérie, obtenant la Légion d’honneur. Son entrée dans les ordres en 1847 ne le transforme pas en agneau bêlant, et devenu camérier secret du Pape, il va faire appel au général de La Moricière, qu’il a apprécié dans le bled, pour réorganiser la minuscule et peu valeureuse armée pontificale.

Depuis près d’un siècle celle-ci n’avait pas connu le feu, et le cardinal Antonelli, qui cumulait les fonctions de secrétaire d’état et de ministre des Armes, n’ayant aucun goût pour la chose militaire comptait sur les puissances catholiques pour assurer la sécurité du Patrimoine de Saint-Pierre. Les relations entre ce prélat italien, qui n’était même pas prêtre, et le bouillant ex-officier belge seront pour le moins tendues, surtout lorsque ce dernier obtiendra le poste de ministre des Armes. De Mérode répliquera même un jour au secrétaire d’état : « Je vous réponds par mon nom, mais sans le “ o ” » !

Le gouvernement pontifical se refusait à établir la conscription « mesure révolutionnaire », et les sujets du Pape manifestaient peu d’enthousiasme pour la carrière des armes – et sans doute la tournure des événements leur laissait-elle présager qu’ils risquaient de se retrouver dans le camp des vaincus. On fit donc appel à des volontaires étrangers, recrutés parmi les catholiques fervents décidés à lutter pour le Saint-Siège. Les Irlandais formèrent le bataillon de Saint-Patrick, les Autrichiens en fournirent cinq de Bersaglieri. Les Belges et les Français allaient constituer le bataillon des Tirailleurs franco-belges commandé par le vicomte de Becdelièvre, ex-capitaine de l’armée française, qui ayant servi au corps d’occupation à Rome nourrissait peu d’illusions quant au rapport des forces.

Ces tirailleurs étaient habillés comme les chasseurs à pied de l’armée impériale, et leur chef s’efforça de leur imposer une discipline aussi rigoureuse que possible ; ce qui n’alla pas sans incidents, ainsi lorsque Henry de Cathelineau, petit-fils du premier généralissime de l’armée vendéenne, arriva avec ses « croisés » ou « chevaliers de Saint-Pierre », derrière un drapeau particulier et en tenue originale. Un autre grand nom des guerres de l’ouest était représenté : avec le capitaine Athanase de Charrette, c’est en tout cinq petits-neveux du général vendéen qui vinrent poursuivre le combat pour Dieu et le roi dans les rangs de l’armée pontificale. Car dans la France de l’époque, catholicisme rimait généralement avec légitimisme.

C’est avec l’engagement du bataillon franco-belge que commença le jamboree des zouaves pontificaux de 2002.

Une longue mémoire

Dans certaines familles, la fidélité est une seconde nature : après les combats, les survivants des zouaves pontificaux se sont périodiquement retrouvés, souvent à la Basse-Motte en Ile-et-Vilaine, dans la propriété d’Athanase de Charrette devenu général. On y entretenait le « mythe des zouaves », mêlant souvenirs de guerre et militantisme royaliste. Un bulletin était régulièrement publié, intitulé l’Avant-garde.

Les descendants des zouaves, renforcés par des sympathisants, ont repris aujourd’hui la publication de l’Avant-garde, organe de l’Association des Descendants des zouaves Pontificaux et des volontaires de l’ouest (ADZPVO). Et pour faire revivre le souvenir de ces soldats oubliés du grand public, organisé du 1er au 6 avril 2002 un « Jamboree des zouaves pontificaux ».

Celui-ci a rassemblé sur les champs de bataille d’Italie une grosse centaine de participants (dont des Belges), répartis pour moitié entre l’ADZPVO derrière son président, le colonel (ER) Eric du Réau de la Gaignonnière, dont la famille a donné au pape trois officiers, et son vice-président Guy de Bellecour-Montfort, arrière petit-fils d’Henry de Cathelineau. La deuxième moitié étant constituée par les scouts, routiers et « spahis » du village d’enfants de Riaumont dans le Pas-de-Calais, amenés par le jeune prieur de la Sainte-Croix, le père Alain Hocquewiller, et leur aumônier général le père Argouarc’h. Pour l’Italie, le comte Masetti Zannini suivit discrètement mais fidèlement l’intégralité du pèlerinage.

Les scouts de Riaumont, fidèles au souvenir des zouaves.

Selon l’âge et l’état de santé, on couchait sous la tente ou dans des établissements religieux, tous les participants se retrouvant sur les lieux de mémoire des zouaves que constituent Castelfidardo, Monte Rotondo, Mentana et Rome, dans un harmonieux mélange de cérémonies du souvenir, d’histoire militaire et de convivialité.

Castelfidardo (1860)

Partis de la place de l’Etoile à Paris peu après minuit, les deux cars de pèlerins arrivaient au soir du 1er avril en vue du dôme illuminé de Lorette. Ceux qui couchaient « en dur » y restaient, tandis que ceux qui couchaient « à la dure » plantaient leurs tentes sur la hauteur située sur l’autre rive du Musone, lieu mythique : ils allaient dormir sur le sol arrosé par le sang des volontaires franco-belges. Le 2 avril, levés avec le soleil et étendard aux couleurs pontificales en tête, scouts et spahis accompagnés des plus opérationnels des pèlerins, marchaient sur Lorette. Là, depuis la terrasse de la basilique, les autorités de l’association leur faisaient faire un tour d’horizon du champ de bataille de Castelfidardo. Après avoir été rapprochés de l’objectif en véhicules, ceux qui étaient venus pour marcher sur les traces des soldats du pape débarquaient et se formaient en colonne. En tête, le jeune porte-étendard Albert Rautureau, au nom si typiquement vendéen, suivi du tambour Bernard Gautier :

En avant, marchons, en avant marchons !

Zouaves du pape à l’avant-garde.
En avant marchons, en avant, marchons !
Le pape nous regarde.
En avant, bataillon…


Et la troupe s’ébranla, sur le chemin suivi cent quarante-deux ans plus tôt par les ancêtres de plusieurs de ses membres. La côte était dure et le soleil tapait fort, mais les roulements du tambour auraient fait marcher un mort. On atteignit justement l’ossuaire, sur une terrasse face à la mer. Une colonne tronquée, surmontée d’une croix depuis 1956 seulement (à l’origine, le climat anticlérical avait fait bannir tout symbole religieux), est entourée de douze obélisques portant les noms des seuls combattants piémontais, tombés là le 18 septembre 1860. Y figurent de nombreux officiers subalternes, ce qui amène à réviser certains clichés sur l’armée italienne. Une surprise attendait les pèlerins en ce lieu : un homme strictement vêtu, accompagné de son jeune fils, tenait une sorte de loque jaune et blanche, en partie déchirée. C’était les descendants de zouaves pontificaux italiens, venus avec le drapeau qui avait flotté sur le champ de bataille de Mentana.

Un autre jeune italien devait les rejoindre, cette fois avec un drapeau national, qui allait s’ajouter à celui de l’association, à la bannière de la commune de Castelfidardo, à l’étendard des scouts frappé de la croix potencée, et à celui des spahis portant un sanglier surmonté d’un glaive.
L’abbé Jehan de Durat, aumônier de l’association, et lui même descendant de zouave, pouvait alors célébrer la messe à la mémoire de tous les combattants tombés en ce lieu, et dont les ossements reposaient sous les pieds des pèlerins.

L’après-midi était consacrée à la cérémonie laïque, où le maire de Castelfidardo et le président du Réau déposaient ensemble un bouquet de fleurs sauvages cueillies sur place. L’élu témoigna de son émotion devant un tel exemple de fidélité à la mémoire, et promit que la restauration du site serait entreprise par sa commune.

Puis l’on se rendit à la ferme voisine pour écouter l’exposé de Paolini Eugenio qui allait évoquer le combat : l’armée piémontaise, forte de 60 000 hommes, avait envahi les Marches et occupé les hauteurs de Castelfidardo ; les quelque 10 000 soldats pontificaux regroupés à Lorette voulaient rejoindre le port d’Ancône, dans l’espoir d’un secours de la flotte autrichienne. Ils devaient suivre le littoral vers le nord, et le général de Pimodan avec le bataillon franco-belge qui comptait 450 Chasseurs, était chargé de couvrir le mouvement face à l’ouest. Cette troupe, arrivée la veille à Lorette, avait parcouru trois cents kilomètres en cinq jours, lourdement chargée.

A l’aube du 18 septembre, après avoir entendu la messe, le bataillon franchit le fleuve côtier et entreprend de gravir les pentes en direction de Crocette. Il doit occuper deux fermes : la « Sainte maison d’en bas », où avait lieu l’exposé, et la « Sainte maison d’en haut », auprès de laquelle se trouvait le bivouac actuel. Le bataillon se heurte alors au feu de Bersaglieri piémontais dissimulés dans la végétation, sans que ceux-ci puissent l’empêcher de prendre la première ferme. Les Franco-Belges se lancent ensuite à l’attaque de la seconde, dont les séparent cinq cents mètres de forte pente dénudée. C’est un échec sanglant. Les volontaires se regroupent, mettent baïonnette au canon, et repartent à l’assaut, enlevant l’objectif.

Sur celui-ci ils sont écrasés par les tirs de la puissante artillerie ennemie, puis submergés par le nombre. Par deux fois le général de Pimodan tombe de son cheval, blessé. Par deux fois il se fait remettre en selle, avant d’être mortellement touché. Il mourra dans la villa Ferretti voisine. Le bataillon franco-belge, qui a perdu les deux tiers de son effectif, peut être considéré comme anéanti. Mais pendant ce temps, le gros des forces pontificales, avec le général La Moricière, a pu rejoindre Ancône. La mission est remplie.

Entracte (1860-1867)

Après Castelfidardo, Ancône était tombée, et le Patrimoine de Saint-Pierre se trouvait réduit au Latium. Mais les partisans de l’unité italienne ne comptaient pas s’arrêter là : ils voulaient en finir avec la « question romaine », et installer la capitale du nouvel état dans la Ville Eternelle.
N’y bénéficiant pas d’un large soutien populaire, ils menèrent une politique de terrorisme, jalonnée par des attentats contre des volontaires isolés et culminant par la destruction grâce à une mine de la caserne Serristori sous les ruines de laquelle furent ensevelis deux douzaines de jeunes zouaves appartenant à la musique. Parallèlement, des actions de propagande étaient menées, visant à présenter les défenseurs du Saint-Siège sous un jour peu favorable, et à exciter contre eux les sentiments xénophobes des Italiens. Ainsi un général piémontais avait déclaré à ses troupes avant Castelfidardo :

« Je vous conduis contre une bande d’ivrognes étrangers que la soif de l’or et la passion du pillage ont attirés dans notre pays ».
C’est un autre son de cloche que donnent les lettres des volontaires, telle celle de Rogatien Picou, qui tombera à cette même bataille :
« A Dieu et à son Vicaire, je n’ai à offrir ni fortune, ni naissance, ni talents, ni influence quelconque, je n’ai que mon sang et je le donne ».


Ou celle du breton Jean Rialon :

« Je pars et je suis prêt à faire le sacrifice de ma vie pour la défense du Saint-Père… Priez pour moi et demandez à Dieu que je sois martyr ».


Il sera exaucé à la bataille de Mentana.
Tous n’avaient pas la « chance » de mourir les armes à la main. Outre les attentats, les épidémies feront de terribles ravages : elles sont responsables de plus des trois quarts des décès, proportion d’ailleurs normale dans les armées de l’époque. Ce sera l’occasion d’actes d’abnégation, suscités par une foi religieuse intense : à Albano, où le choléra fait rage, on avait fini par abandonner même les malades, par peur de la contagion. Le lieutenant de Résimont, arrivant avec un détachement de zouaves, va avec son sergent-major de Morin emporter lui-même un cadavre au cimetière, et dit à ses hommes :

« Je vous ai donné l’exemple, ceux qui veulent travailler avec moi restent ici ; ceux qui ne se sentent pas le courage rentrent à la caserne ».


Si les conditions de vie des zouaves sont généralement dures, elles ne sont pas toujours aussi épouvantables : on les utilisera à lutter contre le brigandage dans les montagnes du Latium. Répugnant au début à cette mission de police, la plupart apprécieront finalement la vie de guérillero, y acquérant une expérience utile pour les combats ultérieurs.

Comme nous l’avons dit plus haut, les zouaves ont été officiellement créés le
1er janvier 1861 sous le commandement de La Moricière pourvu du grade de lieutenant-colonel, avec pour commandant en second le capitaine de Charrette. Leur effectif dépassera le chiffre de 3 000 hommes à la chute des états pontificaux, mais c’est au total près de 10 000 volontaires qui s’y succéderont en dix ans. On y trouvait représenté vingt-cinq nationalités, dont un Turc ! Les plus nombreux étaient les Néerlandais, qui fournissaient le gros de la troupe, tandis que les Français, pour la plupart d’origine noble et anciens officiers, constituaient l’essentiel de l’encadrement. Les départements les plus grands fournisseurs en pourcentage étaient la Loire-Inférieure, l’Ille-et Vilaine, les Côtes-du-Nord, le Morbihan, et enfin le Gard. Ce recrutement français, principalement rural, se trouvait sans doute à majorité aristocratique du fait qu’il était difficile à un paysan ou artisan de priver sa famille de ses bras pour aller participer à un conflit lointain, alors que lors des guerres de l’Ouest on s’était battu sur place, en quelque sorte le fusil d’une main et l’outil de l’autre.

Avis de décès d'un zouave pontifical.

A la suite des événements de 1860, les catholiques s’étaient mobilisés, envoyant non seulement le maximum de volontaires mais participant matériellement à la défense des états du pape par le « denier de Saint-Pierre ».

Car l’étau se resserrait autour de Rome : toujours utilisés comme avant-garde « incontrôlée » de l’unité italienne, les garibaldiens vont tenter d’en finir avec les états pontificaux, franchissant leur frontière à l’automne 1867.

Mgr de Mérode, compte tenu de ses manières peu diplomatiques, avait été remplacé en 1865 comme pro-ministre des armes par le général Kanzler, un allemand du grand-duché de Bade, à peu près à l’époque où La Moricière quittait ses zouaves. Celui-ci ne manquait pas de combativité, et sous ses ordres les zouaves vont donner un brutal coup d’arrêt aux chemises rouges à Montefiascone et Montelibretti.

Les garibaldiens tentent alors de soulever Rome le 22 octobre 1867. Peu soutenus par la population, leurs commandos sont neutralisés par les forces pontificales, en particulier la compagnie du capitaine du Réau. L’holocauste de la caserne Serristori ne changera pas le cours des événements.

Mais c’est à Mentana surtout que va se jouer le sort de la tentative garibaldienne.

Monte-Rotondo et Mentana (1867)

Le 3 avril, après avoir visité le musée Pie IX situé dans sa maison natale d’Ancône, les pèlerins traversaient la botte italienne, les plus rustiques déroulant leur sac de couchage sur le sol d’un établissement accueillant des jeunes, à Mentana, les autres rejoignant l’Institution de Cluny à Rome.

La journée du 4 était consacrée aux combats de Monte-Rotondo et Mentana. La pluie avait succédé au soleil, et la grande banlieue de Rome au paysage bucolique des Marches. Les cars débarquaient les pèlerins encapuchonnés à Monte-Rotondo, devant la porte de l’enceinte, ornée d’une plaque à la gloire de Garibaldi. C’était aussi au matin, également sous une pluie froide, qu’accompagné de ses fils Riccioti et Menotti, le vieil aventurier avait investi la ville défendue par une petite garnison pontificale.

Malgré la disproportion des forces, deux jours de combats acharnés ont été nécessaires pour obtenir la reddition des survivants. La troupe garibaldienne n’était pas à la hauteur de ses chefs : ceux-ci protégeaient les prisonniers tandis que celle-là profanait l’église du bourg.

Alourdi par la pluie et secoué par le vent, l’étendard de l’association était toujours tenu haut et ferme, et suivi par le tambour battant sans cesse, il entraîna la colonne vers Mentana.
En début d’après-midi, elle effectuait l’ascension de la hauteur couronnée par la « maison de Garibaldi ». Les chemises noires se voulant par certains côtés les héritières des rouges, une plaque y a été apposée par l’état fasciste à la gloire de Garibaldi, affirmant que là se trouvait son poste de commandement. Comme l’a rappelé l’accompagnateur italien dont les paroles étaient traduites par l’aumônier de l’association, on sait depuis que c’est une pieuse légende. Mais bien que le bâtiment soit en piteux état, le site qui a échappé à l’envahissement du béton est magnifique, et permet un tour d’horizon du champ de bataille. En face, la citadelle de Mentana.
Contrairement à Castelfidardo, les Pontificaux ne sont pas cette fois en état d’infériorité numérique et matérielle écrasante : 2 913 hommes dont 1 500 zouaves et six pièces d’artillerie, soutenus par les troupes envoyées par Napoléon III, soit en tout environ 5 000 combattants. Les Garibaldiens comptent eux environ 10 000 hommes, mais dont les qualités militaires ne sont pas à la hauteur de la passion antireligieuse. Ces forces ne disposent que de peu de cavalerie et ont pour toute artillerie celle prise à Monte-Rotondo.

En revanche, les nationalistes ont occupé des positions avantageuses sur les hauteurs entourant Mentana. Le 3 novembre, zouaves en tête, l’armée du pape les attaque. A ses troupes qui hésitent devant un feu nourri, Charrette crie : « En avant, zouaves, à la baïonnette. Si vous ne venez pas, j’irai tout seul ! » La réponse ne se fait pas attendre : « Vive Pie IX ! Vive le colonel ! En avant ! » Les garibaldiens sont culbutés et poursuivis de colline en colline. Ils se retranchent dans la citadelle, déclenchant un feu d’enfer sur les soldats du Pape. L’artillerie est mise en batterie sur une hauteur et ébranle les murailles.

Les chassepots à l’œuvre

Le général Kanzler, craignant que la victoire lui échappe, demande aux troupes françaises d’intervenir. Les soldats impériaux, qui rongeaient leur frein, s’élancent armés du tout nouveau fusil Chassepot à chargement par la culasse. L’effet est dévastateur et les garibaldiens refluent vers Monte-Rotondo, leur chef abandonnant Mentana pour échapper à la capture. Ceci permettra à l’ironie française de s’exercer, le qualifiant de héros de montre-ton-dos.
Les révolutionnaires italiens comme leurs homologues français se vengeront avec moins d’humour, en exploitant dans leur propagande la formule imprudemment employée dans son compte-rendu par le commandant des troupes impériales : « les Chassepots ont fait merveille ».
Le 6 novembre 1867, les armées victorieuses ont à Rome un triomphe à l’antique, acclamées par la population en liesse aux cris de « Vive Pie IX, vive la France, vive les zouaves, vive la religion ! »

Les morts de Castelfidardo sont vengés, mais le Patrimoine de Saint-Pierre n’a obtenu que trois ans de sursis.

Au fond du musée Garibaldi de Mentana, visité ensuite par les pèlerins, on voit une vieille photo montrant un détachement de zouaves pontificaux posant sur les marches de la citadelle conquise. Au soir de cette journée, quelques nostalgiques ont refait le même chemin et posé au même endroit autour de la cravate de leur étendard, que son porteur avait pieusement gardé sur lui.

La chute de Rome

Le rapport des forces entre le minuscule Patrimoine de Saint-Pierre et le nouvel état italien qui l’enserre de toutes parts est trop inégal. En 1866, la victoire des Prussiens sur les Autrichiens à Sadowa lui a fait perdre son premier soutien, celle des mêmes sur les Français à Sedan en 1870 le privera du dernier. Les républicains français ont profité de la défaite des armées impériales pour prendre le pouvoir à Paris, leurs homologues italiens vont faire de même à Rome. La dernière troupe française quitte la Ville Eternelle, ainsi Victor-Emmanuel II n’a plus besoin d’agir par Garibaldiens interposés. Il y est poussé par ses radicaux : les cris « à Rome », « à bas la France » et « vive la Prusse » retentissent dans les villes d’Italie.

Mais Rome est encore dans l’œil du cyclone et dans l’euphorie de l’après-concile. On y entend même : « Vive Pie IX roi ! » Cependant des éléments révolutionnaires se sont introduits dans l’Urbs, et le roi d’Italie croit le moment venu d’écrire au Pape une longue lettre où il propose que ses troupes «… s’avancent et occupent les positions qui seront indispensables à la sécurité de votre Sainteté et au maintien de l’ordre ». Pie IX répond brièvement mais fermement.

70 000 hommes des troupes de Victor-Emmanuel font mouvement vers l’état pontifical. Celui-ci ne peut aligner que 13 000 hommes dont 3 000 zouaves, aussi Kanzler se limite-t-il à la défense de la Ville Eternelle.

Le 11 septembre 1870, les hostilités sont ouvertes par le général Bixio, celui qui avait promis en entrant dans Rome « d’y jeter dans le Tibre le Pape et tous les cardinaux ». Attaquées au nord et au sud, les troupes pontificales refluent vers leur capitale conformément aux ordres reçus. Mais à Civita-Castellana, le capitaine de Résimond et ses zouaves résisteront farouchement. Le port de Civita-Veccia capitule.

A Rome, le général Kanzler s’apprête à lutter à un contre dix : «… je suis résolu à résister avec tous les moyens qui sont à ma disposition comme me l’ordonnent le devoir et l’honneur ». Connaissant la valeur des zouaves, il les répartit entre ses quatre secteurs de défense.

Mais le Saint-Père refuse l’effusion de sang : « Nous voulons que la résistance soit suffisamment limitée pour témoigner la réalité d’une agression et rien de plus ». Ses troupes iront au-delà.
A l’aube du 20 septembre, les canons italiens tirent sur Rome, et l’infanterie se met en marche. Les zouaves s’accrochent, en particulier à la Porta Pia qu’ils avaient franchie en vainqueurs trois ans plus tôt. L’artillerie ouvre une brèche et les Bersaglieri royaux donnent l’assaut. Les zouaves Pontificaux résistent avec acharnement, et les pertes s’accumulent de part et d’autre jusqu’à l’arrivée du capitaine de France avec un drapeau blanc : il apporte l’ordre de cesser le combat. Les Italiens en profitent pour franchir la brèche, continuant à tirer et molestant lâchement les volontaires qui ont mis bas les armes. Des scènes semblables se déroulent ailleurs. Les zouaves ont payé cher leur baroud d’honneur.

Conformément aux accords, les volontaires étrangers doivent être rapatriés. Quelques jours plus tard, sur un quai de la gare de Milan, des zouaves attendent le train qui doit les ramener en France. La populace les insulte. C’est alors qu’un major garibaldien, qui avait combattu contre eux à Monte-Libretti, s’avance et dit :

— Ecco i primi soldati del mondo ! Voici les premiers soldats du monde.
La IXe croisade est-elle finie ? Pas pour tous.

Le vendredi 5 avril 2002, les pèlerins de l’association, à l’effectif d’une compagnie, descendaient dans la crypte de l’église Saint-Laurent où repose Pie IX. Auprès de son tombeau, ils entouraient la duchesse d’Anjou et de Ségovie, grand-mère du duc d’Anjou, Louis XX pour ses fidèles. Puis accompagnant celle-ci, appuyée au bras de la plus jeune fille du colonel du Réau, ils se rendaient, étendard et tambour suivis de jeunes de Riaumont en tenue de zouaves en tête, à l’extraordinaire cimetière de Verano. Dans la chapelle restaurée par Pie IX une messe fut dite. Ensuite la colonne se reforma, et passant devant le tombeau de l’épouse d’Athanase de Charrette, rejoignit le « carré des zouaves » où le président de l’association et Mgr Pereira, archevêque, déposaient un bouquet aux couleurs pontificales aux pieds du gisant d’Achille de Ligny.

C’est alors qu’arriva le moment peut-être le plus émouvant du pèlerinage : le recueillement sur la tombe de Paul-Marie Saucet, dont la mort n’avait pas voulu à Castelfidardo mais l’attendait à Rome sous forme d’épidémie. Il avait dix-neuf ans. Sa médaille à la croix de Saint-Pierre était portée par son arrière-petit neveu, Robert Guilbaud. Il avait fait réaliser des images du disparu, comme s’il était mort l’année précédente.

Et quand il sera proche,
Le moment de mourir.
Sans peur et sans reproche,
Les zouaves le verront venir.


Chant des zouaves

Malgré leur peu d’attirance pour un régime républicain et anticlérical, la plupart des zouaves français se mettront dès leur retour au service du gouvernement de la Défense nationale sous le nom de « volontaires de l’Ouest ».

Malgré que Nice sa ville natale ait été cédée à la France, le vieux Garibaldi fera de même. Mais ceci est une autre histoire.


Pour en savoir plus :

ADZPVO, 8, rue Ronsard, 93360 Meudon-la-Forêt (publie l’Avant-garde).

La Dernière Guerre du pape, Jean Guenel, Presses universitaires de Rennes (1998).

Pie IX, pape moderne, Yves Chiron, Clovis (1995).

jeudi 16 avril 2009

Les Anglo-Saxons capitulent en Irak



En Mésopotamie, un cavalier de l’armée des Indes et un fantassin britannique.

La victoire anglo-américaine sur l’Irak semble la démonstration éclatante de la supériorité militaire anglo-saxonne. Toutefois, cela n’a pas toujours été vrai. Voici quelques dizaines d’années, le général sir Charles Townshend se voyait déjà entrer à Bagdad en vainqueur. Il se retrouva prisonnier à Istamboul après un siège où les troupes turques, comptant des Arabes irakiens et encadrés par des Allemands, contraignirent une division britannique à capituler sans gloire.

Dans un ouvrage aussi remarquable que la Grande Guerre 1914-1918, de la tourmente à la victoire, publié en 1989 par les historiens militaires Philippe Conrad et Arnaud Laspeyres, sur 300 pages, il est vrai richement illustrées, l’on doit se contenter dans l’annexe « la Grande Guerre au fil des événements » de ces mentions laconiques :

12 décembre : Townsend est bloqué dans Kut-el-Amara (1915).

29 avril : Townsend capitule à Kut-el-Amara en Mésopotamie (1916).

Ce qui est déjà beaucoup, car qui connaît cette bataille oubliée (1)? Nous avons tenu à combler cette lacune, alors que cette région du globe est de nouveau sous les projecteurs de l’actualité. Car à défaut de se répéter, l’histoire souvent bégaie.

Dans cette tâche, nous avons principalement été aidés par les mémoires du général de division sir Charles Vere Ferres Townshend, rédigées d’après son journal personnel et publiées sous le titre : Ma campagne de Mésopotamie (1915-1916). (Nouvelle revue critique, Paris, sans date).

Comme tous les officiers généraux, le héros malheureux de Kut-el-Amara (Southwarh, 1861; Paris, 1924) impute son échec aux autres et, dès les premières pages, dit ce que lui aurait fait à leur place, ajoutant modestement : « Bonaparte lui même eut échoué en de semblables conditions ». L’auteur fait d’ailleurs souvent référence aux campagnes napoléoniennes.

Néanmoins le témoignage du général Townshend reste irremplaçable. Abordé avec un esprit critique et en mettant entre parenthèses l’aspect « plaidoyer pro domo », il permet de se faire une opinion sur les événements, d’autant plus qu’il est rédigé avec la minutie d’un rapport militaire. Sauf indication contraire, les citations entre guillemets lui sont empruntées.



L’armée des Indes débarque en Irak


Le 5 novembre 1914, le Royaume-Uni déclarait la guerre à la Turquie. L’Empire ottoman s’étendait alors, à partir de la pointe sud-est de l’Europe (Istamboul, ex-Constantinople), sur l’ensemble du Proche-Orient. Dès octobre, des troupes britanniques avaient quitté Bombay en Inde et leurs premiers éléments débarquaient dans le golfe Persique, à Fao, le 14 novembre (c.f. carte à la page suivante).

Elles remontaient le Chat el Arab (2) et occupaient Bassorah le 22 novembre sans coup férir. Après quelques engagements à Mazera, les Turcs se repliaient en laissant 1 200 prisonniers et 9 canons : les Britanniques tenaient ainsi Kurna, « place de haute valeur stratégique au confluent du Tigre et de l’Euphrate ».

Le corps expéditionnaire se composait alors de la 12e division arrivée d’Egypte et de la 6e venue des Indes, l’ensemble étant placé sous le commandement du général sir John Nixon.

Le 23 avril, arrivant de Rawal Pindi dans le Penjab, le général Townshend prenait le commandement de la seconde de ces grandes unités, en remplacement de son chef atteint par la maladie. Il rejoignait immédiatement Kurna, avec pour mission de repousser les forces turques vers le nord.

Bien que partisan inconditionnel du « fixer-déborder », après avoir observé les positions ennemies et pris en compte la crue du fleuve Tigre, il dut se résoudre à lancer une attaque frontale avec deux de ses trois brigades d’Infanterie renforcées par de l’artillerie et appuyées par une flottille de rivière. Originalité de la manœuvre : l’infanterie deviendrait amphibie grâce à l’utilisation de « bellums », petites embarcations arabes emportant dix hommes qui lui permettraient de franchir l’obstacle constitué par les marais et zones inondées. Comme l’écrit Townshend : « à la place du général turc j’aurais infligé une sanglante défaite aux Britanniques. Nous ne dûmes la victoire qu’à sa pusillanimité… il s’enfuit dès que nous eûmes réduit ses premiers ouvrages ». Le 1er juin, l’affaire était réglée.








Une carte française des différentes populations vivant au Porche-Orient. Remarquons que les Kurdes n’y figurent pas (remplacés par les Arméniens) et que la voie de chemin de fer ne dépasse pas Bagdad, contrairement à ce qui figure sur cette carte.


D’Amarah à Kut-el-Amara en suivant le Tigre


Profitant de son succès, le général Townshend avait l’intention d’entrer à Amarah sur les talons des troupes turques en retraite. Embarqué à bord du sloop l’Espiègle et par une chaleur épouvantable, il remonta le fleuve avec sa flottille, sans attendre les troupes terrestres qui progressaient à leur rythme. Poussé par l’intrépide commandant de cette petite force navale, il abordait le 3 juin à Amarah où le gouverneur et le commandant des troupes l’accueillirent pour se rendre : la place avait été prise avec vingt-cinq matelots et soldats britanniques.

D’après le service de renseignement du Grand Quartier-Général, les forces ennemies disponibles à Bagdad, à Kut et en retraite vers cette agglomération, étaient peu nombreuses et en partie désorganisées. En tout cas elles n’étaient pas en mesure d’inquiéter sérieusement la 6e division, appuyée par de l’artillerie lourde et disposant d’avions d’observation et de moyens de liaison par TSF (3), plus sa flottille d’accompagnement. C’était tentant.

Cependant, le général ayant été, comme ses troupes, fort éprouvé par les conditions climatiques, il dut retourner en Inde pour s’y refaire une santé.

Entre temps, la 12e division du général Gorringe avait remonté l’Euphrate et pris Nasiriyeh. L’originalité géographique de la région est qu’un cours d’eau transversal, le Chat el Hai, partant de cette localité rejoint le Tigre à Kut-el-Amara : d’où l’intérêt de s’assurer de ce second confluent.

Il fallait pour cela que Townshend déloge le général turc Nurredin de ses retranchements d’Essinn, qui protégeaient la ville et étaient tenus par trois divisions. Ce chiffre ne doit pas faire croire à une disproportion des forces : l’effectif turc global n’excédait pas celui de la 6e division britannique et l’une de ces grandes unités était de réserve, l’autre composée de troupes arabes.

Le 23 août, le quartier général du corps expéditionnaire indien donnait à Townshend l’ordre d’occuper Kut-el-Amara avec sa division, cette fois au complet et même renforcée, l’effectif total étant d’environ
3 000 combattants. Le général visait même plus loin, il écrit : « J’étais prêt à endosser la responsabilité d’entrer dans Bagdad ». Mais le même se plaint dans une lettre à son supérieur sir John Nixon, datée du
 septembre, de « la faiblesse de mes moyens de transport, autre que les bâtiments de rivière ».

Des reconnaissances de cavalerie mais aussi aériennes, nouveauté dans l’histoire militaire, sont lancées à la mi-septembre. Elles déterminent que l’ennemi remue beaucoup de terre de part et d’autre du fleuve. En compensation, une route et, entre les marais, un terrain résistant large d’environ trois kilomètres, doivent permettre l’approche des troupes britanniques.

Cette fois Townshend va pouvoir satisfaire sa passion pour le « fixer-déborder », engageant dans la bataille des 27 et 28 septembre 1915 une colonne B, ou « force minimum » et une colonne A constituant sa masse principale, qui se mettant en place dans la nuit allait emporter la décision. Mais non sans peine et sans souffrance : la 6e division avait 1229 tués et blessés contre environ 1700 Turcs, auxquels s’ajoutaient 1289 prisonniers. Ce fut un soulagement lorsqu’à l’aube du troisième jour les Britanniques découvraient les défenses ennemies abandonnées.

Parmi les morts se trouvait le brave commandant Cookson, chef de la flottille, qui s’était élancé hache au poing pour couper un câble afin de permettre le passage de ses canonnières.





Le général Townshend en compagnie de son état-major. 


De Kut à Ctésiphon et retour


On ne peut s’empêcher de constater que le général Townshend avait un double langage : un tantinet matamore vis-à-vis de sa hiérarchie, il confiait à son journal ses doutes. Ainsi au 3 octobre, il écrivait : « Tenter un coup de main sur cette place (Bagdad) avec ma seule division, à 380 milles de la mer, en pays hostile qui se soulèverait à notre premier échec serait, à mon avis, une erreur impardonnable aux points de vue tactique, stratégique et politique ». Il dira par ailleurs « qu’un général est irrémédiablement perdu, qui permet aux raisons politiques d’influer sur ses motifs stratégiques ». Townshend évoque aussi le spectre de Kaboul (4) « de triste mémoire ». Mais il écrit, cette fois dans son livre : « Voyant que je doutais du succès des opérations futures, j’estime qu’il (le général Nixon) aurait dû prendre le commandement et me garder en sous-ordre ».

Toujours est-il que la 6e division renforcée par la 30e brigade d’infanterie de la flottille et des non-combattants, s’apprête à marcher sur Bagdad via Ctésiphon à l’effectif de 17 000 hommes dont 14 000 combattants. Townshend déplore n’avoir que
 500 fantassins. l écrit : « Pour vaincre, je ne comptais que sur l’infanterie ».

Dans le plan d’opération qu’il soumet le 8 novembre à Nixon, on relève :

« Objectif principal : mon but est d’attirer le gros des forces ennemies en rase campagne, de le détruire et d’occuper Bagdad » (5). Etc.

Dans le même document, Townshend avoue que sans des « circonstances défavorables » il serait entré dans Bagdad dans la foulée de sa victoire de Kut-el-Amara. Plus loin, il estime l’effectif turc devant Ctésiphon, clé de la ville : 11 000 fantassins. Cependant, dans la partie « Mémoires », le général écrit : « Mais je veux établir les faits; nous n’aurions jamais dû prendre l’offensive sur un front secondaire sans gros renforts ». C’était en effet un partisan acharné de « l’économie des forces », formule qui revient souvent sous sa plume. Puis il se retranche derrière le devoir d’obéissance.

Dans la nuit du 21 au 22 novembre, les troupes britanniques prennent leurs positions d’attaque sur la rive gauche du fleuve, face à la cité antique, mais aussi ville sainte de l’Islam (6).

Au jour, le combat s’engage, sans l’appui de la flottille tenue à distance par l’artillerie lourde turque. L’infanterie anglaise s’illustre, à la manière de la red thin line à Balaklava :

« De toute ma longue carrière militaire, je n’ai jamais vu progression sous le feu plus magistralement exécutée que celle de cette faible ligne de Dorsets, si mince, avançant au sud de VP (Vital Point) » écrit le commandant de la division.


Talonnés par les Turcs, les Britanniques décident de mettre 

en défense Kut el Amara et d’y attendre une force de secours.


Les Turcs se replient sur l’arc de Ctésiphon. La 30e Brigade d’infanterie enfonce l’ennemi à la baïonnette, et Townshend peut rendre compte à Nixon de l’évolution favorable de la bataille.

C’est alors que la brigade de cavalerie qui commençait à déborder les secondes lignes ennemies est contre-attaquée de flanc : le corps d’armée Khalil, qui est arrivé du Caucase par le fleuve sans être détecté, vient d’intervenir.

A partir de ce moment les troupes de Nureddin reprennent courage et contre-attaquent à leur tour. L’artillerie turque se déchaîne. Privés de leurs officiers tués, les troupes indiennes qui constituent le gros des effectifs de la 6e division, refluent. La victoire change de camp.

Les officiers d’Etat-major eux-mêmes doivent intervenir pour empêcher la déroute. Townshend écrit : « Malgré nos lourdes pertes je décidai de tenir sur la position initiale et de bivouaquer sur le champ de bataille ». Car celui qui couche sur le champ de bataille est réputé vainqueur.

Amère victoire, car si « les Turcs ont dû perdre beaucoup de monde », les troupes britanniques ont 4 000 tués et blessés sur 8 500 fantassins « ce qui est toujours le cas lorsqu’il s’agit d’enlever d’assaut une position fortifiée » écrit leur chef.

Au soir du 23 novembre, les Turcs repartent à l’assaut, lançant dans la nuit six attaques qui sont repoussées. Au jour, l’aviation informe que l’ennemi retraite sur Diala.

Considérant que sa division « avait atteint les limites extrêmes de l’endurance » Townshend se replie le 26 en deux colonnes de chacune deux brigades d’infanterie, la brigade de cavalerie restant indépendante.



Caricature de cavalier britannique combattant démonté dans le désert mésopotamien.



Le général adresse alors un ordre du jour à ses troupes indiennes, où il dit reculer « pour une seule raison : la difficulté d’approvisionner la division » ajoutant : « De nombreuses troupes venant de France vont arriver à Bassorah dans huit à dix jours. Elles viendront nous renforcer et nous prendrons Bagdad » (!). Dans son ordre du jour aux troupes britanniques, il reconnaît « nous étions trop peu nombreux pour mettre les Turcs en déroute ». Ajoutant : « Quand on vous parlera de Ctésiphon, vous pourrez dire : j’y étais! » Toujours l’ombre de Bonaparte.

Commence une retraite éprouvante, sous la menace de la VIe armée turque dont une reconnaissance aérienne a découvert l’avant-garde estimée à 12 000 fantassins et 400 cavaliers.

Les 28 et 29 novembre, la 6e division « souffle » à Azizieh où elle est recueillie par le 14e Hussards et un demi-bataillon détaché de la 12e division. Les blessés sont évacués par voie d’eau.

Le 30, la retraite se poursuit sur une distance d’une quinzaine de kilomètres seulement : aller plus loin serait revenu à abandonner la flottille qui, compte-tenu des méandres du fleuve et des hauts-fonds, n’aurait pu suivre le rythme des troupes terrestres, dit Townshend.

Entre temps le général Nixon avait approuvé le mouvement et, annoncé l’arrivée de renforts venant d’Inde. La réponse du commandant de la 6e division était optimiste malgré la situation : « Si l’ennemi me suit jusqu’à Kut, tant mieux. Nous pourrions, dans ce cas, espérer le détruire… » Pour l’instant il talonnait Townshend, qui s’apprêtait à faire face avec les moyens qui lui restaient.

Le 1er décembre, des forces turques qu’il estime à 12 000 hommes se présentent à environ deux kilomètres des Britanniques et entreprennent de les envelopper. Le commandant de la 6e division fait donner son artillerie et ordonne aux brigades Delamain et Hamilton de faire face. La cavalerie charge le flanc ennemi. Les troupes peuvent décrocher par échelons, manœuvrant comme à l’exercice. Mais outre 500 hommes, deux navires ont été perdus.

Commence une longue marche de plus de cinquante kilomètres, les cavaliers arabes harcelant la troupe en retraite. A la nuit, les hommes harassés s’endorment sur la route sans manger : il n’y a rien à leur donner.
 l’aube du 2 décembre, la division reprend la direction du sud-est, suivant toujours le Tigre et, après une dernière halte, atteint Kut le 3 décembre, sans avoir revu les Turcs.

« Jamais, à mon avis, troupe britannique n’a exécuté de marches plus épuisantes que celles des 1er et du 2 décembre 1915 » écrit le général Townshend.

La mise en défense de Kut-el-Amara


Avec l’accord de sa hiérarchie, Townshend décide de se retrancher à Kut en avançant deux raisons principales.

L’une à caractère défensif : la place étant située au confluent du Tigre et de la rivière Hai qui joint celui-ci à l’Euphrate à un autre point-clé, Nasiriyeh, la tenir permettait de bloquer l’avance de la VIe Armée turque, dépendante elle aussi des transports par voie fluviale. Ceci était d’autant plus nécessaire que le maréchal von der Goltz venait d’arriver à Bagdad avec un état-major pour prendre le commandement des forces en Mésopotamie.

L’autre à caractère offensif, ou plus exactement dans l’espoir d’une proche offensive : en couvrant la basse Mésopotamie la 6e division britannique devait permettre au commandant du corps expéditionnaire, sir John Nixon, de concentrer les renforts qui lui arrivaient progressivement au nord d’Amarah (7).




Le maréchal von der Goltz avait fait les campagnes de 1866 et de 1870 avant d’être chargé en 1883 de réorganiser l’armée turque.



L’attente de cette intervention sert de justification au général Townshend qui, faisant comme il en a coutume appel à des exemples pris dans l’histoire militaire, déclare que sinon « une armée ne doit pas s’enfermer dans un camp retranché… » Il voit la défense de Kut comme une « manœuvre autour d’une position centrale », déplorant que l’ennemi ne lui ayant pas laissé le temps de jeter un pont sur le Tigre, sa défense ne puisse être « active ». Il prête à von der Goltz, « bon stratège », l’intention de le fixer à Kut-el-Amara avec une force minimum et de déborder par le nord avec le gros de ses moyens pour attendre la colonne de secours à Essinn, position antérieurement tenue par les forces turques (c.f. plus haut).

De toute façon, les troupes de l’empire britannique avaient rejoint Kut dans un tel état d’épuisement qu’il n’était pas envisageable de poursuivre plus loin.

Enfin, un télégramme du 6 décembre envoyé par le commandant d’armée faisait état de la progression des Russes en direction de Bagdad : von der Goltz se trouvait ainsi menacé sur ses arrières et risquait d’être pris en tenaille.

Il allait donc falloir valoriser les défenses de la ville, qui se limitaient jusque-là à quelques blockhaus situés à un peu moins de deux kilomètres de l’agglomération, la couvrant face au nord, seule direction non-protégée naturellement par le fleuve (c.f. plan). Townshend commencera par les faire raser, estimant qu’ils n’étaient bons qu’à servir de repères à l’artillerie ennemie. Il existait aussi un « fort » en pisé situé au bord du Tigre, à l’extrémité nord-est du périmètre défensif et que les défenseurs allaient s’efforcer d’améliorer. Les blockhaus étaient de même remplacés par une triple ligne de tranchées et, faute de mieux, un pont de bateaux permettait de joindre la rive droite du cours d’eau. Son débouché sur celle-ci était bien sûr tenu par les Britanniques, qui sur la même rive, au-dessus du confluent du fleuve avec la rivière Hai, occupaient aussi le « Village de la presse à laine ».



Le général Townshend s’étant séparé de la brigade de cavalerie jugée inutile et dont la nourriture des chevaux aurait soulevé des difficultés insurmontables, les moyens disponibles étaient les suivants au 6 décembre : 7 411 fantassins, dotés de 800 cartouches par homme, répartis en quatre brigades, plus une brigade d’artillerie. our l’artillerie, « mes canons ne manquaient pas d’obus » précise le général (8).

Approvisionnements : soixante jours de vivres pour les troupes, 30 jours de grain et 57 de farine, mais seulement 17 jours de fourrage pour les animaux. Moyens nautiques : la canonnière Shaitan et une barge.

Ces forces se trouveront opposées au début du siège à quelque
2 000 Turcs appuyés par 33 canons.

Il est intéressant de relever que Townshend considérait ses effectifs comme insuffisants, d’après les critères de l’époque, pour tenir la ligne de front (9). Alors que de notre côté nous sommes surpris de voir que si l’on ajoute aux troupes les 5 à
 000 habitants de la ville, c’est près de
5 000 personnes qui vont se trouver concentrées sur quelques kilomètres carrés.

Le commandant de la 6e division avait cependant pris des mesures préventives vis-à-vis de la population : il avait renvoyé les Arabes non-domiciliés en ville, organisé une police militaire et pris vingt notables en otage, annonçant qu’ils seraient fusillés « au premier indice de trahison ». Cette menace était crédibilisée dès les premiers jours du siège où le général Townshend faisait passer en conseil de guerre et exécuter une douzaine d’indigènes pris en flagrant délit de pillage. Il dit avoir voulu évacuer l’ensemble des civils, mais que le commandement aurait pour des raisons humanitaires refusé son accord, considérant que chassés de la ville, les femmes et les enfants risquaient de mourir de faim ou d’être massacrés par les Arabes des tribus.

Dès le 4 décembre, les avant-gardes turques étaient en vue. Progressivement, l’ennemi investissait les deux rives du fleuve et se positionnait face au front nord de Townshend, malgré les tirs de l’artillerie britannique. Les Ottomans mettaient en batterie leurs propres canons et creusaient des tranchées, alors que leur adversaire avait à peine commencé les siennes. Une division franchissait le Chott-el-Hai dans un mouvement tournant, enveloppant Kut par le sud et coupant l’éventuelle ligne de retraite britannique vers l’est.

Le 9 décembre, après une préparation d’artillerie, les Turcs rejetaient de l’autre coté du Tigre le détachement qui tenait la tête de pont et ne s’était pas retranché. Le capitaine Gribbon, qui commandait les deux compagnies du 67e Punjabis chargées de la défense du pont de bateaux, se faisait tuer sur place. Il ne restait plus qu’à faire sauter celui-ci, mission accomplie dans la nuit par des équipes de destruction commandées par deux officiers, un fantassin et un marin, dans un coup de main d’une audace folle.

La journée avait coûté 199 tués et blessés aux Britanniques qui, sur la rive opposée à Kut, ne tenaient plus désormais que la distillerie et le village. L’étau se resserrait.

Le 10 décembre, les Turcs repartaient à l’attaque du front nord de Townshend, subissant de lourdes pertes. Le 11, les Ottomans se contentaient de bombarder violemment les positions britanniques, auxquels ces deux journées coûtèrent 200 tués et blessés. Ils repartaient à l’assaut le 12 décembre au matin. L’assaillant renonçait au bout d’une heure, puis lançait une nouvelle tentative le soir, sans plus de succès. Cette fois les pertes des assiégés se limitaient à 88 tués et blessés : les attaques n’étaient jamais menées jusqu’au bout. Redoutable dans la défensive, « le Turc n’est pas bon à l’assaut » remarque Townshend en se référant à l’avis de Russes. Le 13 décembre, sans que l’artillerie turque, qui avait déjà tiré quelque 5 000 obus, se manifeste, les Britanniques accusaient encore des pertes s’élevant à 122 hommes.

Cette fois, les tranchées ottomanes ne se trouvent plus qu’à 50 mètres du nord-ouest du dispositif britannique.

Avec un cynisme sans doute inconscient, le général Townshend déclare qu’à partir de ce moment le problème des munitions d’infanterie ne le préoccupe plus, dans la mesure où il perd 100 à 200 hommes chaque jour. En revanche « le nombre, si restreint, d’officiers blancs » dans les bataillons indiens l’inquiète très fort, ainsi que le moral « bien ébranlé » de certaines de ces unités. Il va même jusqu’à parler à leur sujet de « bandes armées ». De petites sorties nocturnes sont néanmoins effectuées, permettant de faire quelques prisonniers. De l’interrogatoire de ceux-ci, il ressort que Kut est assiégé par quatre divisions et que deux autres sont attendues ce qui devrait porter l’effectif des assaillants à 40 000 hommes, selon Townshend. Si les renforts britanniques étaient promis dans un délai inférieur à deux mois, les Russes eux ne semblaient pas se presser. En compensation, les défenseurs ne perdent plus qu’une cinquantaine d’hommes par jour dans cette période d’accalmie. Et leur chef a eu le plaisir de recevoir du commandant d’armée un télégramme répercutant un message de métropole disant que « Toute l’Angleterre et la France vantent votre étonnant succès et vos hauts faits ». Mais à la fin de 1915 les pays alliés avaient-ils vraiment les yeux tournés vers la Mésopotamie? Le laconisme de la presse de l’époque permet d’en douter.

Le 24 décembre, les Turcs dirigeaient sur les positions britanniques de la rive droite du Tigre des tirs d’artillerie et d’infanterie pendant trois heures. Le fort situé à l’extrémité nord des défenses anglaises était également pris à partie et ses murailles endommagées. Il était ensuite soumis à un premier assaut, repoussé. Le second était lancé dans la nuit de Noël, le 25 à deux heures du matin. Après avoir pénétré dans un bastion, les Turcs étaient contraints de se retirer. Ils y auraient perdu environ deux mille hommes pour 315 tués et blessés chez les défenseurs, plus 67 autres dans les différents secteurs. Les pertes des « Oxford and Bucks », envoyés pour renforcer la défense du fort, atteignaient 70% de l’effectif.

Le lendemain, les Turcs faisaient passer deux divisions sur la rive droite du fleuve et le 29 demandaient une suspension d’armes pour enterrer leurs morts.

Les forces ottomanes avaient beaucoup souffert, mais la position des Britanniques n’était pas plus enviable pour autant.




Le camp retranché de Kut était étroitement encerclé par un puissant dispositif turc.


Les secours approchent!


A Kut-el-Amara, on prépare l’arrivée de l’armée de secours, en vue d’« avancer sur Bagdad, toutes forces réunies ». Celle-ci doit se composer de deux divisions d’infanterie et d’une brigade de cavalerie. En revanche, les Russes, dont on espérait qu’ils prennent Bagdad à revers, n’ont manifestement pas envie de quitter la Perse voisine (10) et s’y installent.

Autour de la place, le cercle se referme et les Arabes à la solde des Turcs font des « cartons » avec des balles creuses sur les femmes et enfants arabes qui sortent pour puiser de l’eau dans le fleuve.

La guerre psychologique est déclenchée : de la « littérature de propagande » rédigée en hindoustani est retrouvée dans les barbelés protégeant les retranchements britanniques. On y engage les troupes indiennes à se mutiner, assassiner les officiers anglais et rejoindre leurs « frères Turcs ». La conséquence sera que la 1er janvier une sentinelle cipaye tire sur un officier (indien) et tente de passer à l’ennemi. Elle devait être reprise, jugée et fusillée le jour même.

Cependant l’optimisme règne : c’est ce même 1er janvier 1916 qu’Aylmer, devenu général immédiatement supérieur de Townshend, lui envoie son plan d’opérations : l’armée de secours se rassemblerait à Ali-al-Gharbi et, « si l’ennemi ne résistait pas », son avant-garde pourrait être à Kut le 4, le reste du corps d’armée rejoignant le 9 janvier.

Or l’ennemi allait y mettre de la mauvaise volonté : le 2, il bombardait « vigoureusement » le camp retranché et, dès le 3, il entreprenait de descendre le fleuve pour faire face aux renforts britanniques en aval. Dans les jours suivants c’était plusieurs milliers de combattants ottomans qui se dirigeaient vers Essinn. Les estimations du GQG britannique portent sur 11 500 fantassins et 41 canons sur la rive droite, plus 12 000 fantassins et 18 canons vers Essinn.

L’effectif total des troupes turques dans le secteur aurait été de 30 000 combattants avec 83 canons environ.

Outre la 6e division renforcée encerclée dans Kut, les Britanniques pouvaient aligner dans leurs forces de secours deux divisions indiennes soustraites au front de France, les 3e et 7e : il y avait donc parité quant aux effectifs, et un avantage aux Britanniques quant à leur qualité, connaissant la formation médiocre des combattants ottomans et leur pénurie d‘équipement (11), que la pugnacité du mehmetçik (« biffin ») ne suffisait pas à compenser.

Le premier accrochage entre les Turcs et la colonne de secours, en l’occurrence la division du général Younghusband, eut lieu le 8 janvier. On ne peut pas dire que ce fut un succès britannique. Le corps d’armée demanda alors à Townshend s’il était susceptible de l’aider par une sortie : l’assiégé n’était pas très chaud, et resta derrière ses barbelés.

Il fait alors le bilan de ses réserves, au même 8 janvier : 30 jours de vivres, une semaine de fourrage, et seulement 15 jours de thé, ce qui suppose qu’au delà les troupes de Sa Majesté britannique ne pouvaient plus combattre. En fait, elles devront se priver et tenir bien plus longtemps.

C’est aussi à la même date que sir John Nixon sera mis en congé pour raison de santé, passant son commandement au général Aylmer, et proposant Townshend pour remplacer celui-ci à la tête du corps d’armée du Tigre. C’est du moins l’intéressé qui l’affirme.

Il semble qu’après les pertes subies lors du premier contact avec la colonne de secours britannique, les Turcs se soient repliés vers Essinn, et qu’a ce moment le maréchal allemand von der Goltz, reprenant les choses en main, aurait remplacé Nureddin par Khalil Pacha qui aurait reçu pour consigne de se retrancher et ne plus reculer.

Les 13 et 14 janvier, le corps d’armée britannique attaquait les Ottomans, qui ayant subi de lourdes pertes, semblaient se replier.

De son camp retranché, Townshend faisait des supputations : vu la lenteur de la progression des secours, parviendraient-ils à le dégager avant que les Turcs se renforcent ou non? En attendant, ceux-ci renforçaient leurs circonvallations autour de Kut pour lui rendre impossible toute tentative de tendre la main au corps qui tentait de le joindre.

Et ce qui n’était pas bon signe, le 16 le feld-maréchal von der Goltz en personne, accompagné d’un état-major majoritairement allemand, venait inspecter les lignes.

C’est là que prend place un épisode caractéristique de l’esprit chevaleresque avec lequel on menait encore les guerres d’alors. Un canon britannique ouvrit le feu sur le groupe repérable que constituaient le chef allemand et son entourage, l’obligeant à s’abriter : l’officier ayant déclenché le tir se fit réprimander « sévèrement » par le général Townshend. Celui-ci explique : « J’avais un grand respect pour cet homme, le meilleur stratège d’Europe à mon sens ».

Ce même 16 janvier, la 6e division recevait la copie d’un message radiotélégraphique adressé par le général Aylmer, commandant le corps d’armée censé la délivrer, au Grand Quartier-Général. Il n’était rien moins que rassurant : le chef de la colonne de secours constatait qu’il n’était pas en mesure de faire sauter le verrou constitué par une division turque renforcée et bien retranchée, d’autant plus que la saison des pluies favorisait la défensive. Il suggérait que les forces du général Townshend franchissent le fleuve de nuit en abandonnant Kut pour se porter à sa rencontre. « L’occasion ne se représentera peut-être pas » précisait l’expéditeur.

Le lendemain, le GQG donnait un autre son de cloche : il considérait l’évacuation de Kut-el-Amara comme une « solution extrême », et à mi-mot accusait le général Aylmer de manque de pugnacité. De son coté Townshend rappelait qu’en une nuit il ne pouvait faire franchir le Tigre qu’à la moitié de ses troupes, laissant le reste derrière lui, plus les non-combattants, blessés, malades, animaux et tout le matériel lourd.

Un dialogue de sourds s’établissait alors entre le commandant du Corps d’armée et celui de la 6e division encerclée, qui lui disait ce qu’il devait faire. Ce qui de subordonné à supérieur hiérarchique est généralement mal perçu. Toujours est-il que le général Townshend n’avait aucune envie de tenter une sortie qu’il jugeait suicidaire, et références historiques à l’appui commençait à parler de « capituler à des conditions honorables ».

Enfin, le 18 janvier un message du GQG, à l’aide de calculs typiquement « Etat-major », établissait qu’au début février la totalité des forces britanniques dans le secteur, assiégés plus secours plus renforts attendus, atteindrait presque quatre divisions, et que par conséquent l’offensive pourrait être reprise, permettant non seulement de dégager les troupes encerclées à Kut, mais de tenir fermement la position.

Il était donc urgent d’attendre.


En dépit de leur infériorité matérielle, les Turcs réussirent à bloquer les secours anglais.


Kut sera-t-il dégagé?


Le 21 janvier 1916, le Corps d’armée lançait une nouvelle attaque afin de percer en direction de Kut-el-Amara. Nouvel échec sanglant. Seule la célèbre Black Watch écossaise avait réussi à pénétrer dans le dispositif ennemi, sans pouvoir s’y maintenir. Les éléments s’en mêlaient, le Tigre sortant se son lit pour envahir les premières lignes de défense de Townshend. Les vivres diminuant, celui-ci décidait de mettre ses hommes à la demi-ration et à effectuer des réquisitions dans la ville. Les perquisitions se révélèrent fructueuses, et le général y ajouta un « système de primes à la dénonciation » qui en accrut l’efficacité.

De son côté, de fait des pluies ayant entraîné la crue du fleuve dans un pays déjà marécageux, le corps d’Aylmer se trouvait littéralement englué. Ceci, ajouté à la fermeté de la défense turque, avait atteint le moral de ses troupes. Arrivés à presque un kilomètre des Ottomans, les Britanniques se trouvaient incapables de continuer la progression. Ils se résignaient donc à se mettre à leur tour en défensive dans l’attente de nouveaux renforts.

De son côté, le défenseur de Kut se déclarait toujours hors d’état de tenter une sortie, et le 23 janvier il adressait un télégramme à l’Armée et au Corps, dans lequel il envisageait trois hypothèses :

A. Tenter quand même de se dégager par la rive droite du fleuve, et marcher sur Sheikh Saad pourvu que l’on vienne à sa rencontre. Ceci supposait d’abandonner blessés et malades ainsi que le matériel.

B. Résister jusqu’à épuisement des vivres ou des munitions.

C. Négocier pour obtenir la liberté des hommes en échange de la remise de la place.

Townshend disait pencher pour la première solution, mais le commandant d’armée espérait toujours le dégager. En revanche, celui qui était sur le terrain, c’est-à-dire le général Aylmer, câblait au GQG qu’il confirmait « être dans l’incapacité d’atteindre Kut… ». Et ceci même après l’arrivée de renforts, compte tenu de l’état physique et moral de ses troupes : il signalait des cas de mutilations volontaires dans ses unités indiennes. Le commandant du Corps disait que « le mieux serait d’adopter le plan de Townshend, suggéré par moi et repoussé par le commandant d’armée » : toujours le souci de rejeter la responsabilité sur un autre, mais ici c’est l’échelon supérieur! Il demandait par ailleurs de pouvoir régler les modalités de l’opération directement avec le chef des troupes encerclées. On se dirigeait donc vers l’hypothèse « A » suivie d’un repli de l’ensemble des forces britanniques, assiégés et « libérateurs ».

L’opération était dans tous les cas hasardeuse, et dans l’immédiat Townshend faisait ses comptes de nourriture : 34 jours, plus 3 000 chevaux et mules qui étaient sa dernière ressource. Manifestement, il n’était toujours pas enthousiaste pour tenter de percer les lignes turques, arguant de risque présenté par le franchissement du fleuve grossi par les pluies. Le commandant de la place dit s’être alors laissé convaincre par son adjoint, le général Mellis, d’opter en définitive pour le plan B : résister sur place (12). Ceci d’autant plus que les dernières visites domiciliaires avaient permis de saisir des approvisionnements permettant de tenir 84 jours.

Le 25 janvier, Townshend radio-télégraphiait dans ce sens au GQG, mettant en valeur le fait que sa résistance bloquait toute avance turque, et que s’il abandonnait la place rien n’empêcherait ceux-ci de pousser jusqu’à Amarah et de prendre Nasiriyeh. Il disait aussi que tant qu’il tenait Kut, les Russes pouvaient « sérieusement menacer Bagdad ». Enfin il concluait sobrement : « La défense de Kut sauvera la province de Bassorah. Je donnerai ainsi au commandement le temps de se renforcer et de transformer en victoire un désastre menaçant ».

Le général Aylmer, qui n’était sans doute par très chaud non plus de repartir à l’assaut des positions turques, se ralliait rapidement à cette solution. Il devait de plus recevoir dans la première quinzaine de février des renforts qui porteraient ses forces à « 20 000 fusils, 1 300 sabres et 74 canons ».

De son coté Townshend faisait aussi ses comptes : depuis le début du siège, la 6e division avait perdu 2 225 hommes « sans compter les morts de maladie ».

Il allait donc s’installer dans la défensive en attendant des temps meilleurs.





Les Britanniques tentèrent à plusieurs reprises de venir en aide au camp retranché de Kut. 

Mais la résistance que leur opposaient les Turcs les condamna à l’échec. Ainsi, les forces commandées par le général Aylmer subirent de lourdes pertes en janvier et mars 1916.




Le siège de Kut se poursuit


Cette phase correspond à ce que Townshend appelle « la période des demi-rations ».

Sur le plan des effectifs il disposait encore au 27 janvier de 8 356 combattants, dont 6 430 fantassins, sur un total de 10 513 hommes, blessés inclus. La 6e division avait de plus à son service 2 908 porteurs indigènes, soit un effectif rationnaire total de 13 421. Ces chiffres ne tiennent pas compte, bien sûr, de la population civile de Kut-el-Amara.

En ce qui concerne les munitions, il restait 750 cartouches par fusil, soit presque autant qu’au début du siège. Il est vrai que le nombre des tireurs avait diminué.

Ne négligeant pas le facteur moral, le commandant de la place assiégée demandait au GQG de faire envoyer à ses troupes indoues un message d’encouragement de leurs chefs coutumiers. Dès le 3 février, il en recevait un du vice-roi des Indes, qui se concluait ainsi : « l’Inde pense à vous et à vos troupes ». C’était bien nécessaire, d’autant plus que le scorbut avait fait son apparition dans les rangs des Indiens, ceux-ci refusant de manger de la viande de cheval.

En revanche, l’arrivée en Mésopotamie de la 13e division britannique, éprouvée sur le front des Dardanelles, était espérée.

De son côté le général Aylmer télégraphiait le 6 février 1916 son plan d’opérations : dès l’arrivée des renforts, fixer les Turcs sur place et les déborder par la rive droite du Tigre avec environ 12 000 « baïonnettes » appuyées par plusieurs brigades de cavalerie et une « forte artillerie ». Si tout allait bien, il était envisagé de poursuivre les Ottomans au-delà de la rivière Hai, et dans le cas le plus défavorable de les y fixer pour permettre le repli de l’ensemble de la garnison qui passerait sur la rive droite du Tigre. La encore, un problème de franchissement serait à résoudre avec des moyens limités.

Townshend répondait le 7 : il promettait l’appui de ses canons à la manœuvre du Corps d’armée, et disait encore au commandant de celui-ci ce qu’il devait faire, tout en précisant « Veuillez ne pas prendre en mauvaise part les suggestions que je me permets de vous offrir ». Parmi celles-ci figurait l’éventualité de ne rien faire en attendant l’arrivée de la 13e division, concluant « la prudence s’impose ».

En effet, cette division ayant transité par l’Egypte n’était attendue à Bassorah que pour la fin de février. Ce qui voulait dire qu’elle ne pourrait rejoindre sa zone d’engagement qu’à la mi-mars. Date à laquelle une nouvelle division turque était attendue à Bagdad, car l’ennemi bien sûr ne restait pas inactif.

Si sur ce plan le général Townshend se montrait pessimiste : « Je savais, d’expérience, que les renforts turcs devançaient toujours les estimations de notre Service de Renseignement », sur un autre il était plutôt optimiste. En effet, apprenant l’arrivée prochaine de la 13e division, il télégraphiait au GQG « pour poser ma candidature au commandement du nouveau corps d’armée ». La suite des événements allait cruellement le décevoir.

Ceci d’autant plus que des messages adressés par le commandement au Corps d’armée le 12 février, il ressortait qu’il faudrait encore attendre pour disposer des la division britannique comme des troupes devant être acheminées depuis l’Inde. On « raclait les fonds de tiroirs » sur place en rassemblant tous les isolés disponibles. Mais ce n’est pas ainsi que l’on fait des unités opérationnelles. En conclusion la hiérarchie hésitait entre reprendre l’offensive sans plus tarder, ou attendre les renforts annoncés au risque de voir les Turcs se renforcer également. Finalement elle laissait la décision au général Aylmer « mieux placé ».

Le général Townshend se faisait donc du mauvais sang, outre le fait que les plus grandes crues, imminentes, n’allaient pas favoriser les opérations. Et l’on assistait de nouveau à un dialogue de sourds : le commandement avec le général Aylmer décidant finalement que celui-ci devait « attendre tous les renforts qui pourraient lui parvenir, dans les limites de résistance de Townshend » tandis que ce dernier répondait que « Si l’on veut délivrer Kut, il faut le faire au plus vite avec les moyens les plus puissants ».

Or c’est deux divisions turques renforcées d’artillerie qui étaient annoncées. Et le 13 février, élément nouveau, un monoplan bombardait la ville, récidivant le lendemain. Compte tenu des moyens aériens d’alors, si ce bombardement était peu redoutable sur le plan des dégâts matériels qu’il pouvait causer, l’impact psychologique a dû être énorme. La 6e division se trouvait ainsi assaillie par les trois dimensions.

Seul point positif : le même 13 février 1916, un télégramme annonçait au commandant de la place que l’imam de Delhi autorisait la consommation de la viande de cheval, à condition que les animaux soient égorgés rituellement.

Le général Townshend recevait par ailleurs des réconforts : le 16 février un message du Roi-Empereur, dont il faisait un ordre du jour spécial, parlant de la « vaillante lutte des troupes placées sous vos ordres… »; et le lendemain c’était au tout du général Baratoff de câbler : « Je suis heureux de partager avec vaillant corps d’armée anglaise en Mésopotamie la joie de la prise d’Erzeroum par notre armée ».

Il n’est pas inutile de préciser que le chef russe avait rédigé ce texte en français. De même lorsque les Britanniques s’entretenaient avec des officiers turcs, c’était dans notre langue, Townshend signalant le cas unique d’un de ceux – ci qui comprenait l’anglais. Et lui-même répondra à Baratoff en français.

Malheureusement ceci ne changeait matériellement rien à la situation des assiégés : à la fin-février, les Turcs disposaient d’environ 30 000 hommes, dont 10 000 tenaient toujours en respects le corps d’armée de secours depuis leurs positions d’Hannah. Celles-ci auraient-elles été perdues ou tournées, les Ottomans pouvaient retenir l’assaillant sur les retranchements d’Essinn, qui on s’en souvient, dataient de la bataille de septembre 1915. D’ailleurs les conditions météorologiques avec les inondations qu’elles avaient provoquées, limitaient strictement les mouvements.

Lueur d’espoir : le 21 février, Aylmer prévenait Townshend qu’il allait avec tous ses moyens lancer une attaque-surprise le lendemain sur les positions d’Hannah, en aval d’Essinn.

Le 22 au matin, les assiégés entendaient le bruit d’une « forte canonnade » vers l’est, écrivait leur chef dans son journal. Mais les Turcs allaient s’accrocher au terrain « leurs officiers derrière eux, revolver au poing, abattant tout homme faisant mine de se replier » selon le commandant de la 6e division. Et dans la nuit suivante, c’était les Ottomans qui attaquaient le village de la distillerie, sans néanmoins aller au corps à corps, si bien que les Britanniques tenaient toujours la position au lever du jour.

Mais c’est pour « assurer ses arrières » que le général Townshend radio-télégraphiait le 26 février au GQG : il demandait à celui-ci de ne pas repousser en appendice de son rapport ses instructions générales lors de la bataille de Ctésiphon, car elles montraient « que j’avais attiré l’attention de mes chefs sur le danger d’une avance avec des effectifs aussi faibles que les miens ». Avec des moyens supérieurs, il aurait dispersé l’ennemi et occupé Bagdad, disait-il.

Pour l’instant la 6e division et son commandant se trouvaient toujours encerclés à Kut tandis que le corps d’armée se préparait à faire de nouveaux efforts désespérés pour les délivrer, cette fois en attaquant directement les positions turques d’Essinn.

Au 1er mars, Townshend faisait de nouveau ses comptes : il avait perdu 2 929 hommes depuis le début du siège. De son coté Aylmer annonçait que le mauvais temps l’obligeait à différer son attaque au
 mars.

C’est finalement le 8 mars 1916 au matin que le corps faisait donner son artillerie. Puis tentait d’enlever la redoute Dujailah d’où des tranchées rejoignaient la rivière Hai. En vain, les Turcs renforçant le point menacé. De son côté, Townshend attendait de voir les premières troupes britanniques apparaître, pour franchir le Tigre et les appuyer. Son attente fut bien sûr déçue, et il se contenta d’observer les mouvements ottomans.

Le 9 au matin, un avion anglais survolait Kut et larguait un message : le corps annonçait son échec accompagné de lourdes pertes, et concluait « nous serons obligés de rétrograder sur Wadi ».




En dépit de 108 canons et de 29973 combattants, les forces de secours britanniques ne purent s’ouvrir un chemin jusqu’à Kut pour délivrer 

les assiégés.


Kut-el-Amara tiendra t-il?


Compte tenu des circonstances, le général Townshend décida alors de faire abattre mille bêtes pour assurer la subsistance de la garnison. Simultanément, il envoyait un message au commandant du Corps d’armée, l’accusant en termes à peine voilés de s’être laissé intimider et de ne pas avoir fait tout le nécessaire pour le secourir. Il concluait par ces mots : « J’espère que le prochain effort tenté pour notre délivrance sera décisif ».

Le 10 mars, Aylmer faisait savoir qu’il avait rejoint Wadi sans problème, tandis que l’Armée lui annonçait l’arrivée de renforts, en fonction des bateaux qu’il pourrait faire descendre sur Bassorah.

Mais le même jour Khalil Pacha « commandant des troupes ottomanes d’Irak, gouverneur de Bagdad » adressait une lettre – rédigée en français – au général Townshend. Il y faisait un bilan de la situation et rendait hommage à son adversaire : « vous avez héroïquement accompli votre devoir militaire ». Ceci pour conclure qu’il avait le choix de résister « ou bien vous rendre contre mes forces, qui se multiplient de plus en plus ».

Le Britannique répondait tout aussi courtoisement qu’il espérait « un prompt secours ». Mais il était conscient de la situation, et que la famine le forcerait à capituler. Il évoque alors à titre de « cas concret » la défense de Belfort par Denfert-Rochereau qui avait obtenu de quitter la place avec armes et bagages : il aurait voulu obtenir les mêmes conditions. Le GQG, toujours optimiste, ne l’entendait pas de cette oreille, mais fit suivre au ministère de la Guerre. Et le 12 celui-ci remplaçait à la tête du Corps d’armée Aylmer par le général de division Gorringe. Ceci ressemblait à un limogeage sans gloire.

De son côté le commandant de la
e division ne semblait pas mieux en cour aux échelons supérieurs : le 16, l’Armée lui transmettait un message du chef d’état-major général de l’armée des Indes où celui-ci disait : « Jusqu’à quelle date Townshend peut-il tenir?.. Il a modifié trois fois ses prévisions et toutes nos opérations sont fonction de cette date ».

L’intéressé répondait : « Le 15 avril est la date définitive ».

Le nouveau commandant du Corps faisait alors son bilan : l’attaque du 8/9 mars avait coûté 513 tués, 2 508 blessés et 455 disparus, ce qui donne la mesure des efforts faits pour dégager Kut. Il restait cependant au général Gorringe 29 973 combattants appuyés par 108 canons.

Dans la place assiégée, la situation empirait du fait des ravages de la maladie : dans son message du 29 mars, Townshend dénombrait 580 cas de scorbut chez les Indiens et annonçait des vols « commis par les soldats et les Arabes ». Et il s’impatientait manifestement.

L’attaque de la dernière chance


Le 31 mars 1916, le général Gorringe adressait un message qui se voulait rassurant. De son côté Townshend faisait valoir qu’avec les effectifs dont celui-ci disposait il ne devrait pas avoir besoin du soutien de la garnison, affaiblie par quatre mois de siège et littéralement à bout de forces. Mais il ferait de son mieux.

On en était en effet à faire cuire de l’herbe pour la manger, ce qui provoquait des diarrhées parfois mortelles. Un général de brigade succomba ainsi. Et il restait dans la place une population d’environ 6 000 individus désormais persuadée de la victoire turque. Townshend la tenait en respect « en en fusillant un, de temps en temps, pour espionnage ou vol… »

Enfin, le 1er avril, la 13e division britannique arrivait pour relever la 7e dans ses tranchées face à Hannah, la 3e étant positionnée sur la rive droite du Tigre.

Le 5 avril au matin, l’attaque décisive était lancée. Les premières lignes turques étaient enlevées. Les assiégés soutenaient l’opération du tir de leurs canons qui prenaient pour cible les ponts et bacs permettant aux Ottomans de franchir les deux cours d’eau. Sans grand effet. Les combats se poursuivaient le 6, et l’eau montait, envahissant les tranchées amies et ennemies. La radio-télégraphie fonctionnait mal, du fait des « interférences atmosphériques ».

Le 7 avril, les assiégés apprenaient enfin que le Corps d’armée avait obtenu quelques succès dans son offensive, et en entendant rouler le canon reprenaient courage. Le même jour Townshend envoyait un long message de justification au sujet de son offensive manquée sur Bagdad…

Le 8, Gorringe lui télégraphiait : « L’attaque aura lieu demain à l’aube et nous espérons nous emparer de la position de Sannaiyat ».

Le 9 à l’aube, l’attaque était lancée comme prévu par la 13e division. Elle était bloquée à moins de 300 mètres des positions ennemies. Et les Britanniques s’installaient alors en défensive.

Cette fois la partie semblait jouée.

Le commandant de la 6e division proposait, si les Turcs se refusaient à toutes concessions, de tenter une sortie désespérée avec quelques centaines d’hommes « les plus utiles », soit état-major et spécialistes. Et dans le même temps il réduisait encore les rations alimentaires.

C’est alors que fut effectuée ce qui est sans doute la première tentative de ravitaillement d’une place assiégée par voie aérienne. Mais les besoins de la garnison étaient disproportionnés par rapport aux moyens disponibles : Townshend demandait quotidiennement 5 000 livres d’approvisionnements. De plus les conditions atmosphériques s’en mêlèrent. Cependant le 15 avril 3 350 livres de vivres étaient larguées, mais seulement 1 333 le lendemain. Le commandant de la 6e division demandait alors qu’on lui envoie 50 tonnes d’approvisionnement par un vapeur qui devrait forcer le passage.

Le 17 avril, le Corps d’armée recevait des renforts qui portaient ses effectifs à
 29 000 baïonnettes, 1 500 sabres et 133 canons ». Il repartait alors à l’attaque, mais sans guère d’autre succès que de prendre le contrôle des canaux d’irrigation qui avaient permis aux Ottomans d’aggraver l’inondation des environs : malgré des pertes effrayantes, conduits par des officiers allemands les Turcs contre-attaquaient à chaque fois.

Si bien que le 22 avril, le GQG radio-télégraphiait :

« Regrette vous informer qu’attaque de la position Sannaiyat a été repoussée par l’ennemi, Gorringe poursuit ses efforts ».




Entrée des troupes britanniques et de leurs prisonniers à Badgag en mars 1917.


La reddition de Kut-el-Amara


Le dernier espoir de la garnison était d’être ravitaillée par le fleuve.

A minuit, entre le 24 et le 25 avril, le vapeur « Julnar » appareillait. Il portait 270 tonnes de vivres. Rapidement décelé, il était canonné sur tout son parcours. Les Turcs avaient tendu une chaîne en travers du Tigre : elle se prit dans l’hélice du bateau qui s’échoua. Le lieutenant de vaisseau Firman de la Navy était tué, le capitaine de corvette de réserve Cowley qui l’assistait mourra de ses blessures. Certains prétendront : fusillé par les Turcs.

Le même jour Townshend était autorisé à entrer en pourparlers avec l’ennemi.

Dès le lendemain il rencontrait Khalil Pacha sur le Tigre.

Celui-ci connaissait les ravages du scorbut dans les rangs des défenseurs et savait qu’ils étaient près de mourir de faim : il n’admit aucune condition, proposant seulement au général britannique de le laisser partir seul s’il livrait son matériel intact.

Celui-ci refusa évidemment, et après avoir fait détruire ses canons, munitions, matériels et postes de TSF, il rendait la place le 29 avril 1916.

Pour le reste le chef turc fit preuve d’une grande courtoisie, comme en témoigne le général Townshend :

« Enfin, je priai Khalil Pacha d’envoyer Spot, mon fidèle fox-terrier, aux lignes britanniques, à mon ami sir Wilfred Peek, qui se chargera de le ramener chez moi… Il avait tué plus d’un rat durant le siège.
l rentra sain et sauf en Angleterre, j’eus le plaisir de le retrouver dans ma maison de Norfolk, à mon retour ».

Trois pages plus haut, le même écrivait : « Vingt hommes mourraient de faim chaque jour ». Cette insensibilité aux souffrances de la troupe choque aujourd’hui. n revanche, à l’époque personne n’aurait imaginé que l’on puisse envisager une guerre « zéro morts ». ’ailleurs, n’est-ce pas une simple formule de propagande?


Louis-Christian Gautier